Savoir être : la compétence indispensable au médecin du futur (Giovanni Briganti)

La médecine digitale s’introduit à grands pas dans la pratique de tous les jours : logiciels d’aide à la décision clinique, intelligence artificielle appliquée à la radiologie, anatomie pathologique, biologie clinique, médecine de précision et “patient-tailored”.  Le rôle du médecin et sa plus-value même dans la société sont en pleine évolution.

En donnant récemment une conférence sur le numerus clausus (et les répercussions actuelles sur les primo-inscrits débutant la médecine) au nom du CIUM, je me suis retrouvé à discuter du médecin du futur auprès de futurs médecins en bachelier. En abordant l’évolution et la transition vers la pratique supportée par l’intelligence artificielle, un étudiant a levé la main et a posé la question suivante : “mais alors, si la machine sait tout, quel est le but de mémoriser tout ce qu’on nous fait étudier ?” ; la réponse n’a pas été facile à digérer.

La formation de médecin comporte à l’instant deux gros volets : les sciences médicales de base (telles que l’anatomie et la physiologie, abordées en bachelier) et la pratique clinique (telles que la médecine interne, la pédiatrie, la chirurgie et la gynécologie, abordées en master). Pendant les stages cliniques, nous pouvons nous approcher à l’univers du patient, si nous en avons le temps, entre deux rapports d’hospitalisation à écrire devant un ordinateur. Nous pouvons l’écouter, comprendre ses craintes et besoins. Si nous n’avons pas encore vingt patients à voir dans la journée (et écrire aussi leurs rapports d’hospitalisation, pour bien honorer les principes de base de qualité intra-hospitalière), nous pouvons peut-être le conforter également. Savoir installer un lien thérapeutique avec le patient est indispensable à son traitement.

On n’apprend jamais à savoir être une vraie ressource pour le patient.  

J’ai décidé de faire la médecine après 18 ans en admiration d’un néonatologue intensiviste exerçant comme chef de service dans une ville très pauvre en Italie (celle où je suis né). Il y a 15 ans les applications n’existaient pas et Google n’était pas si accessible ; le médecin était encore le pilier de référence pour toute information médicale. Dans ce cadre, j’ai vu ce pédiatre être une figure de référence pour chaque famille, et effectuait (et effectue toujours) un grand nombre de consultations gratuitement après ses heures de travail hospitalier. Ce pédiatre en venait même à consulter (par force majeure) des adultes, parce que c’était simplement le seul médecin en qui ils avaient confiance. Cet homme savait (et sait toujours) être médecin.

Il y a quelques mois et lors d’une visite dans son service, il m’a dit : “la partie la plus importante du boulot de médecin n’a pas changé, et je pense qu’elle ne changera pas dans le futur : le patient veut être rassuré, et ce, même avec toutes les technologies du monde”.

A l’époque où un logiciel peut prédire la progression clinique du patient, à l’époque où le patient regarde un diagnostic différentiel sur internet, quelle est la plus-value du médecin ?

Sa plus-value est de savoir être médecin.

Une étude de 2011 (Old et al) montre que les patients demandent avant tout un médecin empathique, qui soit intègre. Les patients préfèrent également un médecin leader. D’autres études montrent que les compétences scientifiques sont pour les patients bien moins prioritaires que les compétences relationnelles du clinicien.

Un gros problème avec les études de médecine est qu’au final, on ne parle que très peu du patient. On parle surtout de la connaissance relative aux pathologies.

Un concept très important doit être redécouvert : celui que la médecine ne s’œuvre pas pour la gloire du médecin, mais pour le bien du patient.

Mais comment apprendre à un jeune étudiant à savoir être un médecin ?

La réponse est claire, et est confirmée par certaines études anglo-saxonnes : le mentorat. En effet, si j’ai une idée claire du médecin que je veux être, je dois surtout remercier quelqu’un pour me l’avoir montré. Et en apprenant à savoir être médecin, on apprend également à communiquer au patient ; à prendre des décisions difficiles ; à gérer des ressources et du capital humain.

Et pour répondre à mon confrère étudiant m’ayant questionné : apprendre la médecine sera toujours nécessaire, mais apprendre à savoir être médecin sera beaucoup plus important, pour survivre l’évolution digitale. Cette évolution fera encore plus : elle nous fera redécouvrir le coté de la médecine que nous aimons le plus, la pratique avec un patient bien réel en face de nous.

Cette tribune est dédiée au Docteur Oronzo Forleo, chef de Département de Néonatologie au Centre Hospitalier Sainte Annonciation, Tarente, Italie.

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