DUGA, ausculter le monde par l’image

Médecin radiologue le jour, artiste plasticien sous le nom de DUGA, Christian Dugardeyn fait de l’image le point de rencontre entre deux pratiques moins éloignées qu’il n’y paraît. Dans sa série « DAYSCAN », radiographies, fragments d’actualité, souvenirs et signes graphiques composent une étrange anatomie du temps présent. Son exposition « Émotions Brutes » est présentée à Bruxelles jusqu’au 8 novembre.

Il y a chez DUGA une manière singulière de regarder sous la surface. Le geste vient peut-être de la radiologie, cet art médical de déchiffrer ce que l’œil ne peut atteindre directement. Mais lorsque Christian Dugardeyn quitte l’hôpital pour l’atelier, le regard ne change pas entièrement de nature. Il continue de chercher des indices, de superposer les signes, de traquer derrière l’apparence quelque chose qui résiste à la première lecture.

La médecine et la peinture ne sont donc pas, chez lui, deux existences parallèles. Elles semblent plutôt partager une même obsession : rendre visible ce qui ne l’est pas.

Cette proximité devient particulièrement manifeste dans « DAYSCAN », série dont le titre détourne déjà le vocabulaire de l’imagerie médicale. Chaque toile est associée à une journée précise, comme si le peintre soumettait vingt-quatre heures de vie à un examen clinique. Mais le scanner de DUGA ne produit aucune image ordonnée. Il révèle au contraire un monde saturé de traces.

Radiographies, silhouettes, crânes, fragments anatomiques, chiffres, dates, prescriptions, mots griffonnés, souvenirs personnels et références à l’actualité se télescopent. L’espace pictural ressemble tantôt à un dossier médical devenu fou, tantôt à un mur urbain couvert de graffitis, de notes et d'affiches lacérées.

Le corps comme archive

Dans une œuvre dominée par les jaunes et les ocres, un personnage lève une immense main noire tandis qu'un œil isolé flotte à proximité. Plus bas, un crâne radiographié rappelle brutalement que derrière le visage demeure une architecture osseuse anonyme. Les inscriptions médicales – « RX », « dépression rhumatoïde » – voisinent avec des prénoms, une date, des notations presque indéchiffrables.

Ailleurs, sur un fond bleu électrique, une figure féminine aux fleurs dans les cheveux convoque explicitement Frida Kahlo. Autour d'elle prolifèrent radiographies, images de crâne, références à la douleur et bribes de phrases. « El dolor es parte de la vida », peut-on lire. Chez DUGA, la citation ne fonctionne pas comme une légende : elle devient un élément plastique parmi les autres, prise dans le flux des images.

Ce qui frappe est précisément cette absence de hiérarchie. Une radiographie peut avoir le même poids qu'un souvenir, un mot manuscrit celui d'une référence à l'histoire de l'art. L'imagerie médicale, sortie de son contexte diagnostique, cesse d'être une preuve scientifique pour devenir une empreinte. Le corps n'est plus seulement observé : il devient archive.

La démarche pourrait facilement tourner au procédé. Elle l'évite lorsque l'accumulation conserve sa violence et son désordre. DUGA ne cherche manifestement pas l'élégance clinique de l'image médicale contemporaine. Sa peinture est chargée, heurtée, parfois volontairement disgracieuse. Les couleurs s'affrontent, les mots débordent, les personnages paraissent construits puis démembrés. Le tableau refuse le repos du regard.

Scanner une journée

C'est là que « DAYSCAN » trouve son idée la plus convaincante. Une journée n'est jamais racontée : elle est radiographiée.

Le peintre en conserve des fragments comme un radiologue conserverait différentes coupes d'un même corps. Certaines informations sont immédiatement lisibles, d'autres demeurent opaques. Certaines semblent essentielles avant de devenir anecdotiques ; d'autres, presque invisibles au premier regard, finissent par attirer toute l'attention.

La comparaison avec la radiologie s'arrête cependant à la méthode du regard. Car là où le médecin doit réduire l'incertitude et aboutir, autant que possible, à une interprétation, l'artiste fait exactement l'inverse. Il multiplie les pistes et laisse le diagnostic ouvert.

Cette tension donne aux œuvres leur énergie. La science impose de distinguer le signe du bruit. DUGA réintroduit le bruit dans l'image et lui accorde même une place centrale. Tout peut faire symptôme : une date, une photographie, un nom, un dessin anatomique, une phrase entendue, un événement du jour.

Il y a quelque chose de profondément contemporain dans cette saturation. Nos journées sont elles aussi faites d'informations qui se chevauchent : nouvelles du monde, données médicales, écrans, messages, souvenirs, inquiétudes intimes. « DAYSCAN » en propose moins le récit que l'électrocardiogramme chaotique.

Une anatomie des émotions

Le titre de l'exposition, « Émotions Brutes », prend alors tout son sens. La brutalité annoncée n'est pas seulement celle du trait ou de la couleur. Elle tient à la collision permanente entre l'intérieur et l'extérieur, entre l'organique et le social, entre ce que le corps montre et ce que l'individu éprouve.

DUGA appartient ainsi à cette famille d'artistes pour lesquels la figure humaine n'est jamais un simple portrait. Ses visages sont des territoires ouverts, traversés de signes, parfois presque disséqués. L'œil médical affleure, mais sans froideur : il est constamment perturbé par la mémoire et l'affect.

C'est sans doute dans cette contradiction que la double identité de Christian Dugardeyn devient artistiquement féconde. Le radiologue est entraîné à regarder avec méthode. Le peintre revendique le droit de regarder sans conclure.

Entre les deux demeure l'image. Dans un cas, elle doit permettre de comprendre le corps. Dans l'autre, elle rappelle combien l'humain reste difficile à interpréter.

DUGA – « Émotions Brutes »
The K Art Signatures Gallery
Quai des Péniches 33, 1000 Bruxelles
Jusqu'au 8 novembre 2026.

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