« Une relation ne se chronomètre pas sans perdre son âme » ( Evelyne Vilain )

Infirmière indépendante à domicile dans la région de Mons–Borinage, en province de Hainaut, Evelyne Vilain livre un témoignage personnel sur son métier. À l’heure où la rémunération des soins infirmiers à domicile est en débat, elle décrit un quotidien marqué par l’engagement humain, la charge de travail invisible et le refus d’un soin réduit à des actes chronométrés.

Je suis infirmière indépendante.

À l’heure où l’on parle de réformer la rémunération des soins infirmiers à domicile, j’ai ressenti le besoin de partager ce que je vis réellement sur le terrain.

Ce témoignage n’est ni une plainte, ni une revendication financière, ni une attaque. C’est simplement une parole de soignante, humaine, sincère, issue du quotidien.

Être infirmière indépendante n’est pas un choix économique. C’est un choix de vie. Celui de soigner comme j’aimerais être soignée, et comme j’aimerais que mes proches le soient.

J’ai quitté les structures institutionnelles, notamment les maisons de repos et de soins, parce qu’elles ne correspondaient plus à ma vision du soin. Travailler contre mes valeurs m’a coûté un burn-out de plus de deux ans. Il faut le dire. Il faut le savoir.

Aujourd’hui, je suis fatiguée, certes. Mais je suis épanouie, alignée et heureuse dans ma vie professionnelle.

Je ne prends volontairement pas un nombre excessif de patients, parce que je veux pouvoir respecter leur rythme, leurs besoins, leur histoire. Si un soin nécessite une heure, je reste une heure.

Je travaille beaucoup. Je soigne, mais je fais bien plus que cela : j’écoute, j’observe, j’organise, j’anticipe, j’informe, j’éduque, je rassure, je coordonne, je dédramatise.

À cela s’ajoute une réalité souvent invisible : tout le travail administratif.

En plus des soins sur le terrain, nous consacrons de nombreuses heures, à domicile, à la tarification, à la facturation, aux démarches administratives, aux échanges avec les mutuelles, les médecins, les familles, à l’organisation et à la coordination des soins.

Ce travail prend du temps, de l’énergie, et a aussi un coût financier.
Il fait pourtant pleinement partie de notre métier, même s’il n’est ni visible ni toujours reconnu.

Les journées sont longues, épuisantes, émotionnellement chargées. Même quand on aime profondément son métier — et le mien est une vocation depuis l’enfance — il prend aux tripes, il bouscule, il fatigue. Parce que nous restons des êtres humains.

Et même lorsque je suis en repos ou en vacances, y compris à l’étranger, je reste responsable de mes patients et de ma tournée. Je reste joignable. Je réponds. Je rassure. J’organise à distance si nécessaire. Mentalement, je ne décroche jamais complètement.

Une toilette n’est pas un acte standardisé. Chez une personne autonome, elle peut durer quinze minutes. Chez une personne atteinte de démence, elle peut en prendre trente, parfois davantage. Parce qu’il faut du temps, de la patience, de la douceur, de l’écoute.

Pour certains patients, nous sommes parfois le seul passage de la journée, parfois même de plusieurs jours. Dans ces situations-là, il est hors de question de bâcler ce temps.

Dans ce temps de soin, il n’y a pas que des gestes techniques. Il y a des sourires, des rires, des confidences. Ce lien fait partie intégrante du soin. Il ne se chiffre pas. Il ne se code pas. Mais il soigne, profondément.

Si je suis devenue infirmière indépendante, c’est pour refuser la déshumanisation du soin et pour remettre du sens dans ma vie professionnelle.

Quelle que soit l’évolution du système, une chose me semble essentielle : le soin n’est pas qu’un geste technique. C’est une relation. Et une relation ne se chronomètre pas sans perdre son âme.

Ce témoignage est personnel, mais reflète une réalité partagée par de nombreux soignants.

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Derniers commentaires

  • Charles KARIGER

    16 janvier 2026

    Madame,
    Vous avez mille fois raison et c'est là votre noblesse, votre honneur.
    Mais les gestionnaires de la "sécurité sociale à la belge" s'en moquent complètement.
    Il y a déjà bien des mois qu'ils nous ont prévenu. Ils estiment qu'il est temps " de s'intéresser à la productivité " des soignants.
    Dans nombres d'entreprises, il y a des CHRONOMETREURS . A quand, de si charmants accompagnants lors de vos visites ? C'est l'avenir de TOUS nos métiers.
    Autant en prévenir les écoles, facultés, etc et leurs étudiant(e)s.
    (J'écris "métiers". Il n'est plus question de rôle social, de statut, etc. )