Dans ce deuxième volet, le professeur Giovanni Briganti analyse l’exigence croissante d’infaillibilité imposée aux médecins dans une société qui tolère de moins en moins l’incertitude et l’erreur. Entre biais cognitifs, judiciarisation et besoin de désigner un responsable face à la souffrance ou à la mort, il montre comment l’erreur médicale est progressivement requalifiée en faute, et comment le refus collectif de la finitude contribue à faire du médecin le réceptacle d’une attente devenue impossible à satisfaire.
La société contemporaine entretient avec l'erreur médicale un rapport paradoxal. D'un côté, elle sait, intellectuellement, que la médecine est une science probabiliste, que le diagnostic est un raisonnement sous incertitude, que l'erreur fait partie de tout processus cognitif complexe. De l'autre, elle exige, émotionnellement, que le médecin ne se trompe jamais. Cette exigence est inscrite dans chaque plainte déposée, chaque titre de presse sensationnaliste, chaque commentaire indigné sur les réseaux sociaux. Elle repose sur un biais cognitif bien documenté : le hindsight bias, ou biais rétrospectif, décrit par Baruch Fischhoff dès 1975. Le biais rétrospectif consiste à juger une décision passée à la lumière d'un résultat connu, en oubliant l'incertitude qui prévalait au moment de la décision. Quand un médecin pose un diagnostic qui se révèle erroné, le biais rétrospectif transforme l'erreur en faute : « il aurait dû voir », « c'était évident », « comment a-t-il pu passer à côté ? ». Ce jugement ignore délibérément que le médecin, au moment où il a décidé, ne disposait pas de l'information que le recul a rendue disponible. Il ignore que la médecine procède par hypothèses successives, par élimination progressive, par ajustement constant. Il ignore que l'erreur, dans un système complexe, est la conséquence inévitable de la complexité elle-même, le prix que tout raisonnement sous incertitude finit par payer.
James Reason, dans ses travaux sur l'erreur humaine dans les systèmes complexes, a montré que les erreurs ne sont presque jamais le fait d'un individu isolé : elles résultent de l'alignement de failles multiples dans un système, ce qu'il appelle le Swiss cheese model. Un médecin qui se trompe, c'est presque toujours un médecin fatigué, surchargé, opérant dans un système qui ne lui laisse ni le temps de réfléchir ni les moyens de vérifier. Mais la psychologie populaire ne raisonne pas en termes de systèmes : elle raisonne en termes de personnes. Et la personne désignée, c'est le médecin. Il y a dans cette exigence d'infaillibilité quelque chose qui relève du sacré sécularisé. Le médecin, dans l'inconscient collectif, a hérité d'une partie de la fonction qu'occupait autrefois le prêtre : il est celui qui se tient entre la vie et la mort, celui dont la parole a pouvoir sur le corps. Or on ne pardonne pas au sacré de faillir. Le sacré qui faillit trahit, et la trahison du sacré appelle la punition, immédiate, exemplaire, sans espace pour la nuance. C'est cette dynamique que l'on retrouve dans la judiciarisation croissante de la médecine, dans cette tendance à transformer chaque issue défavorable en affaire judiciaire, chaque complication en scandale, chaque mort en procès.
La psychologie sociale de l'attribution causale éclaire ici un mécanisme supplémentaire : le belief in a just world de Melvin Lerner. Les individus ont besoin de croire que le monde est fondamentalement juste, que les bons résultats récompensent les bons comportements et que les mauvais résultats sanctionnent les mauvais comportements. Quand un patient souffre malgré le traitement, quand un enfant meurt malgré les soins, cette croyance est violemment menacée. Et pour la restaurer, il faut un coupable. La maladie est trop abstraite, le hasard trop insupportable. Reste le médecin, agent moral identifiable, que l'on peut accuser, juger, condamner, et par cette condamnation restaurer l'illusion que la souffrance a une cause assignable et donc, théoriquement, évitable.
Le refus de la finitude
Nous vivons dans une société qui a fait de la mort un scandale technique. Les philosophes, d'Épicure à Montaigne, ont toujours su que la mort est la condition même de la vie ; l'imaginaire contemporain, lui, l'a requalifiée en échec médical. Quelqu'un, quelque part, a fait quelque chose de mal, ou n'a pas fait quelque chose qu'il aurait dû faire. La mort est devenue imputable. Ernest Becker, dans The Denial of Death, a montré que l'angoisse de mort est le moteur souterrain d'une part considérable du comportement humain. Les travaux ultérieurs de la Terror Management Theory (Greenberg, Pyszczynski, Solomon) ont démontré expérimentalement que la simple évocation de la mort, ce qu'ils appellent la mortality salience, modifie profondément les jugements, les attitudes, les comportements sociaux. Elle intensifie l'adhésion aux visions du monde culturelles, elle accroît l'hostilité envers ceux qui menacent ces visions, elle amplifie le besoin de trouver du sens et de la maîtrise. Or le médecin est, par définition, celui qui rend la mort saillante. Il est celui qui annonce, celui qui pronostique, celui qui accompagne la fin. Et dans une société qui a perdu les cadres rituels et religieux qui permettaient autrefois de métaboliser la mort, les rites funéraires, la communauté endeuillée, le discours eschatologique, le médecin se retrouve seul face à l'angoisse du patient et de sa famille. Seul, et désigné.
La psychologie du deuil, depuis Kübler-Ross, a identifié la colère comme l'une des étapes du processus. Mais cette colère ne reste pas abstraite et elle cherche un objet. Et le médecin, parce qu'il est le dernier visage humain que le mourant et sa famille ont vu avant la fin, devient cet objet. « Vous n'avez pas fait assez. » « Vous avez abandonné. » « Vous l'avez laissé mourir. » Ces phrases, que tout médecin a entendues un jour, sont des cris de détresse projetés sur le seul être disponible, le soignant, parce que crier contre la mort elle-même est impossible. Elles expriment une douleur qui cherche un visage, et le visage du médecin est là, présent, tangible, à portée de colère.
Il y a dans cette projection quelque chose de profondément humain, et il serait obscène de la juger. Mais il faut la nommer, parce qu'elle est en train de se transformer en phénomène social de masse. La médiatisation de la mort, l'exposition permanente aux récits de décès « évitables », la diffusion virale des témoignages de familles en deuil construisent progressivement un récit collectif dans lequel la mort n'est jamais naturelle, jamais inévitable, toujours le résultat d'une défaillance humaine. Et ce récit, par sa répétition même, finit par façonner les attentes : si la mort est toujours une faute, alors le médecin est toujours coupable.
> Lundi prochain, dans le troisième et dernier volet de ces tribunes, le professeur Giovanni Briganti analysera la rupture de l’asymétrie traditionnelle entre médecin et patient à l’ère de l’accès massif à l’information. Il montrera comment cette transformation du rapport au savoir alimente une défiance croissante envers l’expertise, tout en favorisant le déplacement de la colère liée aux dysfonctionnements du système de santé vers les médecins eux-mêmes.
Lire aussi:
> Pourquoi la société en veut aux médecins ? (Pr Giovanni Briganti)









Derniers commentaires
Philippe VAN VLAENDEREN
17 avril 2026Personnellement, je suis d'avantage choqué par ces nombreux médecins qui se croient infaillibles (et qui refusent de reconnaitre qu'ils se sont trompés ou qu'ils ont été négligents) que par les patients qui nous reprochent ( à juste tître), nos erreurs. Si nous les écoutons et les acceuillons en nous excusant de n'avoir pas été parfait, la situation se détend très rapidement.
Robin GUEBEN
17 avril 2026Tant la 1er tribune touchait au Bonheur du patient, passe encore qu'on veuille l'expliquer par le Psyché seulement. Mais ici faire abstraction de la philosophie et ne voir ces problématiques que d'un point de vue psychologique rencontrent beaucoup de limites. Spinoza a étudié l'être humain et le déterminisme (la maladie, la mort, le destin malheureux) et a conclu qu'on doit être conscient de notre conatus et accepter notre existence dans ce déterminisme. Nietzsche est allé plus loin : l'Homme a tué le Sacré, le déterminisme est chaotique et n'a pas de sens profond et il n'y a plus que la Science et la Technique qui sont valorisées pour rendre la finalité de l'Homme, le "Dernier Homme", sans souffrance (constat de Nietzsche). La solution de Nietzsche c'est d'avoir un Amor Fati et de se dépasser soi-même.
Bref ces questions, c'est beaucoup de l'épistémologie philosophie des Sciences plus que de la psychologie.
Le médecin est protégé par son obligation de moyens, c'est tout. Pour le patient ça peut sembler frustrant de ne pas avoir de libre-arbitre sur un destin qui n'a pas de sens et de vouloir trouver une raison à un déterminisme malheureux, voilà pourquoi il faut parler philosophie avec lui.
J'invite l'auteur à donner ses solutions plus que de sous-entendre. Un individu violent n'arrête pas sa violence parce qu'on lui demande ou qu'on lui fait peur ; on doit dévier cette violence vers quelque chose d'autre.
Philippe Maldague
16 avril 2026Bravo et merci au Professeur Briganti pour ses impressionnantes recherches sur ce sujet difficile; au cours de ma longue carrière, j’ai senti cette évolution, même s’il faut admettre que la culpabilisation du médecin face à la mort de son patient existait déjà dans des cultures antiques (le médecin devait mourir avec son patient, etc. )