Vandenbroucke relance la réforme de l’Ordre : les médecins dénoncent une perte d’indépendance

Le gouvernement relance le chantier de la réforme de l’Ordre des médecins sur la base d’un texte préparé il y a près de dix ans. Sur le terrain, les conseils provinciaux – qui doivent remettre leur avis d’ici la fin de l’année – s’inquiètent d’une perte d’autonomie et d’un glissement vers une justice plus bureaucratique que collégiale.

L’idée n’est pas neuve : dès 2015, à la demande de Maggie De Block, une note d’orientation plaidait déjà pour une modernisation profonde. Le Code de déontologie a bien été revu en 2018, mais la structure de l’Ordre, elle, est restée inchangée. Le projet, réactivé presque à l’identique par le cabinet Vandenbroucke, prévoit notamment deux conseils disciplinaires régionaux (un francophone, un néerlandophone), la publicité des décisions et une participation accrue des jeunes médecins et des plaignants.

« On ressort aujourd’hui le même texte des tiroirs », constate le Dr Frédéric Collart, président du Conseil provincial de Bruxelles–Brabant wallon. « Il y a des intentions louables, mais c’est une refonte majeure, pas un simple dépoussiérage. »

Beaucoup d’inquiétudes

L’objectif affiché est d’uniformiser les sanctions et d’accélérer les procédures. Mais les conseils provinciaux dénoncent une recentralisation contraire à l’esprit de justice de pairs. « Vouloir l’uniformisation des peines, c’est méconnaître la base même du droit », estime le Dr Pierre Hoffreumon, anesthésiste. « Un fait à Arlon ou à Bruxelles ne se juge pas dans le même contexte. » Pour le Dr Collart, la proximité avec le terrain reste essentielle : « C’est elle qui garantit la compréhension des réalités du terrain. »

Autre point sensible : la professionnalisation des fonctions disciplinaires. « Ce serait une fonctionnarisation déguisée », résume le conseil. « Des médecins employés par l’État, mais rémunérés par les cotisations de leurs pairs. » Pour le Dr Hoffreumon, ce serait une rupture majeure : « On créerait des médecins-fonctionnaires, payés pour faire du disciplinaire, mais déconnectés du terrain. »

La possibilité d’intégrer de jeunes médecins aux conseils, après trois ans d’inscription à l’Ordre, inquiète également : « Comment juger des confrères quand on n’a pas encore affronté la complexité du terrain ? », questionne le Dr Hoffreumon.

Quant à la transparence accrue – audiences publiques, décisions anonymisées, information des plaignants –, elle divise. « Il faut un équilibre : informer sans mettre en pâture », plaide la Dre Zohra Fellah, médecin généraliste. « Identifier un médecin peut détruire une carrière du jour au lendemain. » Le Dr Hoffreumon reconnaît toutefois des avancées : l’introduction d’un sursis disciplinaire ou d’une suspension du prononcé, inspirée du droit commun.

Entre indépendance et ingérence

Au-delà des principes, le Conseil provincial pointe des failles pratiques : absence d’évaluation de faisabilité, manque de magistrats, risque de coûts et de délais accrus. « On lance des réformes sans savoir ce qu’elles vont coûter ni combien de personnes il faudra mobiliser », soupire le Dr Jacques Mairesse, médecin biologiste et vice-président du Conseil provincial de l’OMBBW.

Mais c’est la question de l’indépendance qui concentre toutes les inquiétudes. La centralisation des juridictions et des cotisations au niveau national est perçue comme une menace de pilotage politique. « On présente la régionalisation comme une garantie d’équité, mais elle efface la dimension humaine et locale du jugement », déplore le conseil.

« L’Ordre fonctionne grâce aux cotisations des médecins », rappelle le magistrat assesseur Émile Goldenberg. « Si demain nos moyens passent par le fédéral, cette liberté disparaîtra. »

Le Pr Étienne Danse, radiologue, résume les craintes : « S’agit-il de réformer l’Ordre ou de le déformer à des fins politiques et partisanes ? » Pour lui, « ce n’est pas le fond qui pose problème, c’est la manière : tout semble fait pour que quelques experts déconnectés du terrain imposent leurs vues, en faisant fi du vécu quotidien, et en veillant à avancer vite, dans l’ombre, en mettant à l’écart toute voix divergente. Les acteurs du projet se sont d’ailleurs bien gardés d’impliquer les syndicats médicaux et les experts des partis de la majorité (Vooruit excepté). »

Les médecins ne rejettent pas l’idée d’évoluer. Ils défendent une réforme ciblée : meilleure information du plaignant, publicité maîtrisée des décisions, clarification des rôles et, surtout, concertation renforcée entre conseils provinciaux.

« Réformer, oui, mais pas au prix de l’indépendance morale de la profession », conclut le conseil. « À l’heure de la déliquescence quotidienne des valeurs sociétales, l’Ordre des médecins, dans son ensemble, devrait montrer l’exemple en agissant avec prudence et dignité, pour le respect de chacune et chacun concerné par le soin de l’autre. »

Lire aussi : L’Ordre des médecins, utile ou dépassé ? 10 membres du Conseil répondent

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Derniers commentaires

  • Pierre Nys

    11 décembre 2025

    Bonjour

    Je ne cacherai pas mon inquiétude devant cet « ordre nouveau » que Le ministre Vandenbroeck, avec son sens aigu et très personnel du dialogue veut mettre sur pied .

    J ai eu plusieurs fois des interaction avec des membres de l ordre du Brabant pour des questions ethniques, déontologique ou juridique.
    je dois reconnaître que les réponses reçues sont soucieuses de nuance d humanité , de rigueur et de confraternité. Ceci est à mon sens possible par la proximité de l ordre régional auquel j appartiens.
    Je pense que la transformation d’un ordre distant de réalité de terrain sera péjoratif pour tout le monde, les praticiens n’oserons plus demander de conseils de part la distanciation ainsi crée … et si toutes les plaintes sont dirigées vers cet ordre nouveau et centralisé, la technocratie, la lourdeur , la méconnaissance de la proximité de terrain en feront un rouleau compresseur d’ inhumanité et d iniquité. Car ce système ne sera plus en phase avec les réalités diversifiées de terrain.

    Comme lu dans l’article, je crains aussi que la mise à l’opprobre de la vidicte publique d’un praticien qui a fait une erreur ou qui à fauté n est ni saine , ni apaisantes pour personne..

    Uniformiser des sanctions ne tient nullement compte des tenants et aboutissants qui ont générés la problématique. Le droit est fait de jurisprudence et de précaution qui ont ce grand mérite d’exister. Et justement cette proximité locorégionale avec ses spécificités peut prendre pleinement sa valeur.
    Dans la transformation de l orde voulue par le ministre .. voir possiblement quasiment imposée,, j y vois plus un acharnement contre les médecins qui sortiraient d’une norme imposée.. et cela sans aucun sens du discernement . Cela change nettement le paradigme..

    Là, où peut-être des nuances doivent être apportées dans la réponse de l’ordre aux plaintes émanant qui d d’un patient qui d un confrère. Afin que ceux ci se sentent aussi entendu et écouté.

    L’humain et l’humanité doivent rester aussi au centre des préoccupations ordinales et cela est possible grâce aux ordres régionaux.

    Pierre Nys
    Médecin généraliste

  • Robert Faniel

    17 novembre 2025

    Prochaine étape: fusion de l'Ordre et des Commissions Médicales! Déjà qu'on remplace les médecins dans les Commissions Médicales par des infirmiers ou autres, coûtant moins cher (et qu'on ne trouve plus de médecin acceptant ces rôles), on voit vers où on se dirige... Vandenbroucke ferait mieux de s'occuper des mutuelles et de leur gabegie. Mais là, on touche un point très sensible de la politique, les mutuelles étant "hautement" politisées, et permettant de recaser les politicards évincés.

  • Charles KARIGER

    16 novembre 2025

    REFORMER L’ORDRE. MAIS POURQUOI DONC ? ET POURQUOI MAINTENANT ?
    Il est très étrange que ce ministre flamand de gauche qui ne semble jusqu’ici avoir montré aucun intérêt pour l’O.M. exhume tout à coup ce projet mort-né d’une ministre flamande de droite d’avant 2020.
    « Bizarre, bizarre, comme c'est étrange ! »
    Enfin, ce projet n’était pas vraiment « mort-né ». Il ne fut abandonné qu’après avoir été fermement combattu.
    On est donc en droit de penser que ce politicien aguerri aux manœuvres visant à détourner l'attention d'un adversaire pour le tromper sait que le corps médical sera obligé de lutter de toutes ses forces contre cette abomination qui entame la sape des fondements de notre déontologie, c'est à dire de notre autonomie morale.
    Bingo ! Rassemblant contre lui leurs forces et le peu de temps dont disposent nos représentants syndicaux, ceux-ci auront moins de moyens de s’opposer aux autres projets de M. le Ministre, ceux qui lui sont bien plus chers.
    Simplement, une très sale manœuvre de diversion.
    Plus que jamais, avec l’appui des autres membres de l’ « Arizona », M. le Ministre se révèle l’ennemi des soignants et surtout celui des médecins.