Avec son projet de plafonnement des suppléments d’honoraires, M. Frank Vandenbroucke exerce une pression étouffante sur les soins extra-hospitaliers. La Dre Athena Beckers ressent aussi de plus en plus fortement l’impact de cette politique. Son témoignage est incisif, vécu et alarmant, « la marge est épuisée. Si cette politique se poursuit, une catastrophe sera inévitable ».
Pour les jeunes médecins spécialistes qui choisissent délibérément une pratique extra-hospitalière, il devient de plus en plus difficile de maintenir ce choix. La Dre Athena Beckers, psychiatre à Herk-de-Stad, dans le Limbourg, se trouve elle aussi dans cette situation peu enviable.
La Dre Athena Beckers a commencé sa carrière avec conviction. En 2020, après sa formation, elle a rejoint un cabinet avec des psychologues cliniciens, où elle est la seule psychiatre. Le cabinet s’appelle Ubuntu, du nom du concept philosophique africain centré sur l’humanité et l’interdépendance, une philosophie à laquelle Nelson Mandela croyait profondément.
Elle explique qu’elle voulait offrir des soins psychiatriques tels qu’ils doivent être selon elle, « accessibles, humains, avec du temps pour le patient », et elle ajoute qu’« en psychiatrie, le temps est essentiel. Mais il devient de plus en plus difficile de le justifier ».
Un idéalisme confronté à la réalité
Les deux premières années, la Dre Athena Beckers a travaillé aux tarifs conventionnés, par idéalisme. Mais cela s’est vite révélé financièrement intenable, « après déduction de tous les frais, il ne restait presque plus aucune marge. Démotivant est encore un mot faible ». Pour assurer la viabilité du cabinet, elle a décidé après deux ans de se déconventionner et de demander des suppléments. Cela a permis de rétablir un certain équilibre, jusqu’à ce que la politique intervienne de nouveau.
L’impact de l’interdiction des suppléments pour les patients bénéficiant du droit à l’intervention majorée (statut BIM) est selon la Dre Athena Beckers particulièrement lourd. Elle indique que « dans mon cabinet, 60 % des patients ont déjà un statut BIM aujourd’hui. À partir de janvier, ce pourcentage sera encore plus élevé ». Pour ces patients, aucun supplément ne peut être facturé. Elle précise que « c’est compréhensible pour ceux qui ont vraiment des difficultés financières. Mais nous voyons désormais ce statut accordé à des personnes qui ont une seconde résidence à l’étranger ».
Selon une enquête réalisée en 2024 auprès de 138 psychiatres par la Section ambulatoire de psychiatrie pour adultes, 75 % estiment que le tarif officiel de l’INAMI, de 92,44 € pour une consultation de 45 minutes, n’est pas proportionnel à la rémunération d’autres spécialités ou des psychologues, et ne couvre pas les coûts réels de fonctionnement.
Un système qui se saborde lui-même
La Dre Athena Beckers pointe aussi une situation devenue complètement illogique, « les psychologues peuvent fixer librement leurs tarifs, tandis que les médecins sont limités. Les personnes qui ont besoin d’une psychothérapie demandent un psychiatre car cela leur coûte moins cher. Le psychiatre devient alors moins accessible pour les patients souffrant de réelles pathologies psychiatriques. Ces derniers ne sont souvent pas éligibles aux soins psychologiques de première ligne et se retrouvent sans solution ».
Elle souligne qu’« en tant que psychiatre travaillant en ambulatoire, je ne peux encore demander des suppléments qu’à un groupe de patients de plus en plus restreint, mais on ne peut pas tout leur faire compenser. Voir plus de patients n’est pas une option, en psychiatrie, le temps est la base de la qualité. En plus, il y a en moyenne deux à trois absences non annoncées par semaine. Très embêtant, mais c’est inhérent à la pathologie ».
La combinaison des heures non rémunérées croissantes et de la charge administrative grandissante sape le cœur du métier. À cela s’ajoute un soutien financier qui se réduit. La Dre Athena Beckers observe que « nous passons des heures à répondre aux obligations administratives, rapports pour les médecins-conseils, attestations d’assurance, demandes de reconnaissance et de remboursement. On peut dire que cela fait partie du métier, d’accord, mais à condition que la rémunération de base soit décente ».
Des milliers de patients sans soins
La Dre Athena Beckers constate déjà les conséquences de cette politique sur l’accès aux soins. Le délai d’attente dans son cabinet est de plusieurs mois. Dans certains centres de santé mentale, il atteint désormais un an ou davantage. Elle prévient qu’« imaginez, une personne souffrant d’une dépression sévère apprend qu’elle ne pourra commencer un traitement que dans un an. Et la situation ne fera qu’empirer si les psychiatres extra-hospitaliers abandonnent ».
Selon la même enquête, seuls 16,5 % des psychiatres extra-hospitaliers peuvent accueillir des patients à court terme. La Dre Athena Beckers ajoute que « trois sur dix travaillent avec une liste d’attente, et plus de la moitié ont déjà arrêté les inscriptions. Il n’est pas difficile de deviner ce qu’il se passera si quelques collègues supplémentaires arrêtent. Des milliers de patients se retrouveront sans soins. Et je vois cela arriver ».
Elle-même envisage des alternatives. La Dre Athena Beckers confie que « la consultance pour l’industrie pharmaceutique constitue déjà un complément bienvenu à mon revenu. À l’avenir, j’envisagerai peut-être de passer au travail hospitalier ou de partir à l’étranger, où les conditions de travail sont meilleures, comme aux Pays-Bas. Si le plafonnement des suppléments est adopté, je n’exclus pas de franchir la frontière ».
Son amertume porte aussi sur l’absence de véritable dialogue. Elle rappelle que « comme beaucoup de mes collègues, j’ai moi-même écrit à M. Frank Vandenbroucke. La réponse est toujours la même, “nous écoutons, il y a une concertation”, mais en réalité, les signaux du terrain sont systématiquement ignorés ».
Sans professionnels, pas de soins
La situation nourrit aussi une préoccupation plus large pour l’avenir de la profession. La Dre Athena Beckers note que « pendant des années, on a compté sur l’engagement sociétal inconditionnel des médecins. On partait du principe que les médecins ne font pas grève, qu’ils ont leur déontologie, qu’ils continueront toujours. Mais la marge est épuisée ».
Elle a des collègues qui ont fermé leur cabinet ou envisagé une reconversion. Certains affirment qu’« ils en ont assez. Ils ne peuvent plus exercer un vrai métier libéral. L’ingérence politique est trop forte. Ils quittent les soins ».
Son message final est clair, « Ubuntu signifie “je suis parce que nous sommes”. Cela s’applique aussi aux soins, sans médecins, il n’y a pas de soins. Sans perspectives, sans respect pour le métier, il ne reste plus rien. Si cette politique est poursuivie, une catastrophe suivra. Et elle ne touchera pas seulement les médecins, mais surtout des milliers de patients vulnérables qui n’auront plus nulle part où aller ».
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Derniers commentaires
Anne DE TEMMERMAN
09 novembre 2025Cher Docteur je vous soutiens totalement ! Quelle tristesse de subir ces politiciens qui détruisent notre vocation, notre altruisme , nos convictions, nos motivations ! Dr Anne De Temmerman.
Daniel Radbata
07 novembre 2025Tarif consultation gynécologue = 32 euros.????????????????
L’investissement dans un cabinet de gynécologie est bien plus lourd que pour un cabinet psychiatrique. Pour Les grossesses difficiles nous passons 30 min voir plus. Pour les femmes âgés déshabiller et habiller+ monter et descendre la table = 10 min. Qui croit que les 32 euros suffiront??? Si la reforme passe , l’extra hospitalier est mort. Les médecins gagneraient moins que leur femme de ménage ou leurs secrétaires en taux horaire ????????????????
Tous à l’hôpital, tous fonctionnaires (ou au moins ceux qui trouvent une place) c’est le souhait du ministre.
Jean-Marc Triffaux
07 novembre 2025Excellent témoignage que je partage entièrement.
En tant que « vieux » psychiatre exerçant en libéral depuis plus de 30 ans, je n’ai jamais vu de telles attaques contre notre profession.
Même en étant déconventionné totalement, nous perdons toute liberté de pouvoir gérer de manière autonome un Cabinet Privé.
Les chômeurs exclus du chômage , ou en passe de l’être, les patients en souffrance de leur travail, les BIM 1 et bientôt les BIM2, inondent nos consultations et nos plages de rendez-vous. Cela devient de plus en plus pénible pour de nombreux psychiatres dont le temps est incompressible.
Aucune revalorisation de l’acte intellectuel ne nous est actuellement proposé.
Et pour rappel, on mesure la qualité d’une société à la manière dont elle arrête ses « fous »
… mais il risque bientôt de ne plus avoir personne pour s’en occuper…
Claire Louis
06 novembre 2025Ce n’est pas le tarif d’une consultation dont on parle , mais d’une psychothérapie de 45 minutes minimum en ce compris un rapport écrit ( bien souvent rédigé en dehors du temps consacré au patient)
Alexandre Sarafidis
06 novembre 2025Je ne crois pas qu ‘il faille comparer les honoraires avec d’autres spécialités médicales !!!
C’est jouer le jeu du ministre depuis des décennies : diviser pour régner . La zizanie par comparaison ….
Effectivement 82,44€ c’est peu pour 45 min d’un bac plus 12 et sens tenir compte de l’ancienneté et de la responsabilité .
Que dire dans ce cas de la trentaine d’euros pour la consultation d’autre spécialiste chirurgien, orthopédiste , Uro ou Dermato ….
La valorisation Inami est nettement trop basse .
C’était compensé partiellement par la possibilité de se déconventionner…
Christophe Goethals
06 novembre 2025Je ne comprends pas, la psychiatrie est tellement mieux rémunérée que tant de spécialistes. Un orthopédiste ou un neurochirurgien gagne à peine 30€ par consultation au tarif conventionné…
José VOZ
06 novembre 2025En tant que pédiatre, je serais très heureux d'être rémunéré au tarif des psychiatres !