En avril dernier, Emilie Banse, psychologue et chercheuse aspirante FNRS (UCLouvain), jetait un pavé dans la mare en liant la culture médicale au burnout. Aujourd'hui, de nouveaux résultats issus de sa vaste enquête auprès de 1.002 médecins francophones vont plus loin. Cette culture normative ne provoque pas seulement de l'épuisement professionnel : elle est associée à la dépression, au présentéisme, à l’auto-traitement et à une consommation accrue de psychotropes.
La médecine épuise ses praticiens. C'était le constat – plus nuancé évidemment – du premier volet de la thèse d'Emilie Banse, publié au printemps dernier. Aujourd’hui, l’analyse va plus loin. La culture médicale — entendue comme un ensemble de croyances partagées, de normes tacites et de valeurs professionnelles — n’est pas seulement associée au burnout. « Ce que cette étude indique de manière importante, c’est que la culture médicale a un effet non seulement sur des dimensions propres à la sphère professionnelle, comme le burnout, mais aussi sur la santé mentale globale, avec l’indicateur de la dépression », souligne Emilie Banse.
Selon plusieurs modèles d’analyse, le lien avec la dépression apparaît même plus marqué que celui observé avec le burnout. Une inversion que la chercheuse relie au caractère profondément vocationnel de la profession médicale, où l’identité du médecin tend à se confondre avec son métier.
"Faites ce que je dis, pas ce que je fais"
L’étude met en lumière une série de comportements de santé profondément paradoxaux. Les médecins, pourtant experts du soin, figurent parmi ceux qui se soignent le moins bien. L’adhésion aux normes implicites de la culture médicale est ainsi associée à plusieurs pratiques délétères.
Le présentéisme, d’abord, apparaît comme une norme largement intériorisée : travailler en étant malade devient normal. (…) Dans le même temps, l’auto-diagnostic et l’auto-traitement s’imposent comme des stratégies d’évitement : « Consulter un confrère reviendrait à transgresser le rôle attendu du soignant et à reconnaître une vulnérabilité que la culture dominante peine encore à légitimer », explique la psychologue.
L’étude met également en évidence une association significative entre un engagement professionnel élevé et l’usage de psychotropes. Ces résultats suggèrent que la médication peut devenir, pour certains médecins, une forme d’amortisseur individuel face à des exigences structurelles difficilement soutenables. Ces comportements ne relèvent pas de choix individuels isolés, mais s’inscrivent dans des réponses adaptatives à un environnement professionnel qui ne légitime pas pleinement le fait de prendre soin de soi. « C’est un indicateur même de professionnalisme du médecin que de savoir prendre soin de soi […]. Or, la culture médicale ne valorise pas ça », souligne Emilie Banse.
Une exception : la consommation problématique d’alcool n’apparaît pas liée aux dimensions de la culture médicale étudiées. (…) « Il est possible que la mesure n’ait pas été suffisamment sensible, et qu’il y ait aussi un biais de désirabilité sociale », souligne Emilie Banse. À supposer que ce constat se confirme, ajoute-t-elle, cela pourrait indiquer que la consommation d’alcool chez les médecins relève « d’autres aspects que la culture médicale », comme le stress contextuel ou des usages récréatifs.
Attention aux clichés générationnels
Qui adhère le plus fortement à ces normes culturelles délétères ? Les analyses – appelées à être approfondies dans une troisième publication – font apparaître certaines tendances : une adhésion plus marquée chez les médecins plus jeunes, les femmes, les spécialistes, en particulier en milieu hospitalier, ainsi que chez ceux qui travaillent davantage d’heures ou n’ont pas d’enfants.
Pour autant, Emilie Banse met en garde contre toute lecture simpliste opposant « jeunes » et « moins jeunes ». (…) « Il faut faire attention à cette tendance qu’on a d’opposer jeunes et moins jeunes plutôt que de les centrer autour d’un message commun », souligne la chercheuse. (…)
L’hypocrisie des “sièges de massage”
Face à ces constats, les réponses institutionnelles apparaissent souvent cosmétiques. Proposer des séances de méditation à des horaires inaccessibles ou installer des sièges de massage dans les hôpitaux peut être vécu comme une forme de décalage, voire de cynisme, par les médecins concernés. « On ne répare pas une culture invisible avec des chaises de massage », résume la chercheuse. « Ces initiatives sont importantes et ne doivent pas disparaitre mais qu'elles ne ciblent pas la culture médicale, plus ancrée. » (…) « Ça ne fait que renforcer un sentiment d’hypocrisie dans le chef des médecins », observe-t-elle.
Le message adressé aux directions hospitalières et aux facultés de médecine : la prévention doit cibler la culture professionnelle, et non les seuls individus qui y évoluent. (...) Selon Emilie Banse, cela implique notamment de repenser la formation médicale « un travail de longue haleine, qui suppose que les universités acceptent de s’engager pleinement » – et de déconstruire, déjà dans les auditoires, le mythe persistant du médecin-super-héros.
Le masque à oxygène
En conclusion, Emilie Banse recourt à une métaphore simple mais puissante : « Dans un avion, en cas de problème, les directives de sécurité nous indiquent que l’on doit d’abord mettre son propre masque à oxygène avant d’aider les autres. En médecine, la culture actuelle inverse cette logique de survie. »
Cette étude ne suggère pas que les médecins seraient incapables de prendre soin d’eux-mêmes, mais qu’ils évoluent dans un écosystème qui, implicitement, ne le permet pas. « Reconnaître que la santé des médecins est un enjeu de santé publique – car un médecin malade soigne moins bien et met en péril la durabilité du système – est la première étape pour briser le cercle vicieux », conclut la chercheuse.
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