Dans un climat médical tendu par les réformes et les revendications tarifaires, la Dre Pascaline d’Otreppe, médecin généraliste en maison médicale et vice-présidente du GBO, livre son analyse de la situation. Loin des discours ambiants, elle porte un regard critique sur un militantisme qu'elle juge trop impulsif et défend une approche de la médecine axée sur la santé publique, tout en questionnant le rapport de la profession à l'argent et au statut social.
Depuis plusieurs mois, l'ambiance au sein du corps médical s'est crispée. Une situation que la représentante syndicale observe avec amertume, pointant du doigt l'émergence d'un militantisme guidé, selon elle, par l'émotion plutôt que par l'analyse.
« Je suis triste de ces déchirements sur de l’émotif, sans analyse profonde des choses », confie-t-elle d'emblée. Elle cite en exemple les tensions survenues autour du 7 juillet dernier : « Ça a été très dur parce que le GBO n'a pas fait grève et je me suis fait tancer par des gens qui se fiaient uniquement à ce qui était noté sur les réseaux. »
La généraliste regrette ce qu'elle appelle un « syndicalisme de clic », une méthode qui, à ses yeux, ne prend pas le recul nécessaire à la compréhension fine des dossiers complexes. Si elle reconnaît que le GBO est souvent critiqué pour sa lenteur ou son manque de réaction à chaud, elle assume ce choix de la co-construction et du temps long, qu'elle oppose aux nouveaux mouvements nés sur les réseaux sociaux, comme l'UBPS ou la FEDAC. « Nous sommes en démocratie. C'est très bien s'ils se structurent comme mouvements de pression », concède-t-elle, tout en émettant des réserves sur cette dynamique qui risque d’affaiblir le syndicalisme confronté à la complexité des rouages : « Il faut être dans les différentes instances pour comprendre les jeux d’influence qui viennent de tous côtés : pouvoirs publics, mutuelles, médecins syndicalistes et de terrain, firmes pharma, de matériel médical, de bâtiments hospitaliers... Et ceux qui freinent le plus pour élaborer des réformes ambitieuses ne sont pas toujours ceux qu’on croit. On ne peut pas juste faire du clic, on doit aussi prendre nos responsabilités et apprendre le compromis. »
Le mythe du « notable » et les écarts financiers
Au-delà de la méthode syndicale, c'est la vision de la profession qui divise. Pascaline d’Otreppe s'inquiète d'une dérive corporatiste où chaque spécialité défendrait farouchement ses actes, au détriment d'une vision globale des soins. « La marchandisation des soins me fait très, très peur. Il manque cette vision commune et responsable, favorable à l’élaboration d’un système de soins plus cohérent. »
La question des honoraires et des suppléments cristallise ces crispations. Pour la généraliste, le corps médical souffre parfois de l'héritage d'une image historique, celle du médecin « notable de village », au même titre que le notaire ou le bourgmestre. Une comparaison sociale qui pousserait une partie de la profession à refuser de se contenter de revenus pourtant confortables. « Sachant aussi qu’aujourd’hui les généralistes ont surtout besoin d’une meilleure organisation du métier que de suppléments d’honoraires : reconnaissance, autonomie, gardes, pénurie, ratio MG/MS, phonoconsultation... »
Plutôt que d'opposer les pratiques, la représentante syndicale, qui exerce elle-même au forfait en maison médicale, plaide pour une cohabitation apaisée des différents modèles de soins. Selon elle, opposer le paiement à l'acte et la médecine forfaitaire est un non-sens, tant la diversité des patients exige une pluralité d'approches. « La beauté de notre métier, c'est qu'il n'y a pas de norme. Un être humain n'est pas normé, on doit toujours s'adapter », rappelle-t-elle.
Elle regrette d'ailleurs les jugements de valeur constants entre confrères : « Il est normal qu'il y ait des modèles différents, des envies de travail différentes. » À ses yeux, peu importe la structure ou le mode de financement, seul compte l'objectif final : « Tout est bon. Faites ce qui vous plaît, faites ce qui correspond à votre patientèle, mais faites-le pour la bonne raison. Faites-le pour le patient, la santé publique, tout en préservant votre équilibre de vie. Mais il faut que chaque système analyse où sont ses risques de sur- ou sous-production de soins. »
Pour la vice-présidente du GBO, la réforme de la nomenclature devra, par contre, impérativement s'attaquer aux écarts barémiques entre disciplines, qu'elle juge injustifiés.
Statut BIM : « Nous ne sommes pas des juges »
Ce positionnement se durcit lorsqu'est abordée la polémique autour de l’interdiction de facturer des suppléments aux patients BIM. Face aux médecins qui justifient le maintien des suppléments par l'existence de « faux BIM » (fraudeurs sociaux ou exilés fiscaux), la Dre d’Otreppe se montre catégorique : le soignant n'a pas à juger le portefeuille ni le train de vie de son patient. Le médecin doit pouvoir compter sur l’État pour garantir la vraie justice sociale, avec une lutte acharnée contre la fraude sociale et fiscale.
Pour illustrer la complexité de juger la pauvreté aux apparences, elle cite l'exemple d'un patient sans-abri possédant un smartphone de dernière génération : « C'est son seul moyen de communication pour tout faire. S'il n'a pas de téléphone, il n'a pas de mutuelle, pas de banque. » Idem pour les familles précarisées possédant un grand écran plat, parfois leur seul loisir accessible.
« Juger si quelqu'un est BIM ou pas n'est pas notre rôle », martèle-t-elle. Elle renvoie plutôt les confrères indignés à leurs responsabilités électorales : « S'il y a des faux BIM, arrêtons de nous attaquer aux personnes et attaquons-nous au système fiscal. La limitation des suppléments chez les BIM est une nécessité pour l’accessibilité. »
Le pari du temps long et du compromis
Pour sortir de l'impasse, Pascaline d’Otreppe prône un retour fondamental à la table des négociations, loin de l'instantanéité et de la polarisation des réseaux sociaux. Face à la complexité des défis actuels, elle revendique ainsi la nécessité d'un syndicalisme qui prend son temps. « Notre grande force, c'est d’être une force de proposition constructive, de chercher à travailler ensemble, même quand on n'est pas d'accord », souligne-t-elle. Un travail de l'ombre qui exige patience et abnégation. « Cela prend du temps, cela demande énormément de discussions et de négociations. Nos membres ont parfois du mal à comprendre ça. Mais nous sommes un pays de compromis, on a tous ça dans le sang. On peut trouver des terrains d’entente pour prendre soin de ceux qui soignent. »









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Sammie SOETAERT
30 mars 2026Comment évaluer la qualité des soins ? Par qui ? Sur base de quels critères ? Et comment la favoriser en médecine libérale et en maison médicale ?