Le baby-boom fera mal à la médecine générale

La table ronde de l’Observatoire de la médecine rurale de l’UNamur ce jeudi a été l’occasion de dresser le bilan de la pénurie en Wallonie, qui s’installe durablement, particulièrement au sud du sillon Sambre-et-Meuse. Les chiffres présentés par l’Aviq et l’UNamur révèlent une bombe à retardement démographique : si l’on retire de l’équation les médecins de plus de 65 ans, deux tiers des communes wallonnes seraient en pénurie.

Le constat est arithmétique, mais ses conséquences sont sociales. Laurent Mont, directeur des soins ambulatoires et de première ligne de l’Aviq, n’a pas usé de langue de bois au moment de présenter la dernière mouture du cadastre wallon. Si le nombre absolu de médecins a augmenté de 350 unités depuis 2016, le nombre de zones en pénurie reste relativement stable (légère diminution des zones en pénurie et légère augmentation des zones en pénurie sévère) et l’efficience du dispositif Impulseo interroge.
Mais le véritable danger réside dans la pyramide des âges. « Si nous ne tenions plus compte des médecins de plus de 65 ans, les zones de pénurie et de pénurie sévère explosent », prévient Laurent Mont. Actuellement, environ 15 % des communes wallonnes sont considérées comme « à risque de pénurie » uniquement sur la base de ce critère d’âge.

L’illusion du remplacement « un pour un »
Face à ces projections, le directeur de l’Aviq se montre pragmatique, voire fataliste : « On mettra des rustines, on fera ce qu’on peut. Mais on va manquer de rustines. »
D’autant que la simple compensation numérique est une illusion. Les jeunes générations n’exercent plus comme leurs aînés. « Un médecin qui s’installe via le dispositif Impulseo ne compense pas un médecin “à l’ancienne” qui couvrait une patientèle à 100 % », souligne Laurent Mont, évoquant la crise plus large de la force de travail dans les métiers du soin.
Une analyse renforcée par une intervention du Dr Dominique Henrion dans la salle : « Pour remplacer les départs naturels des cinq prochaines années, il faudrait 573 nouveaux médecins. Or, en 2024-2025, 303 médecins avaient déjà plus de 70 ans et devront être remplacés à très court terme, alors que les universités ne diplôment qu’environ 330 généralistes par an. »

Formation : revaloriser l’intelligence clinique
Au-delà des chiffres, c’est la formation et l’attractivité du métier qui ont cristallisé les réactions. Muriel Gerkens (Ecolo) a pointé la responsabilité des cursus académiques : « On ne forme pas les médecins généralistes à gérer cette pénurie ni à travailler avec moins de soutien. » La Dre Anne-Laure Lenoir (DMG, ULiège) estime quant à elle que le monde académique a aussi un rôle à jouer.
Pour la chargée de cours, les universités peinent encore à préparer les futurs praticiens à la réalité du terrain : « On ne forme pas les médecins généralistes à gérer cette pénurie ni à travailler avec moins de soutien. On ne les forme pas, ou très peu, aux défis de la médecine générale en master et en bac. »
Elle regrette un système qui valorise la technicité au détriment de l’aspect intellectuel et humain de la discipline, souvent perçue à tort comme une médecine par défaut. « Pour attirer des jeunes, il faut que ce soit une spécialité aussi valorisable que d’autres. Or, on valorise un côté technique et on ne montre pas les aspects intellectuels, la possibilité haute qu’offre la médecine générale », déplore-t-elle, soulignant que, contrairement aux hospitaliers centrés sur la comorbidité, les généralistes sont les seuls à travailler sur le paradigme complexe de la multimorbidité.
Pour la Dre Lenoir, il est urgent de rendre ses lettres de noblesse à la discipline au sein même des facultés, qu’elle juge souvent trop « focalisées sur la recherche et les rankings plutôt que sur leur responsabilité sociétale » et le service à la population.

Vers un stage « sociétal » obligatoire ?
Dans cette optique de sensibilisation précoce, la Dre Florence Decorte (CAMG - UCLouvain) a suggéré d’intégrer la notion de « responsabilité sociale en santé » dès le début du cursus pour confronter les étudiants à la réalité des déserts médicaux.
Une idée qui rejoint celle du Dr Dominique Henrion. Le coordinateur du master de spécialisation en médecine générale à l’UNamur propose d’aller plus loin en instaurant, pour les futurs généralistes, un stage en zone de pénurie « à haute portée sociétale », qui viendrait remplacer un stage hospitalier jugé parfois « sans intérêt pour l’étudiant ».
Un débat politique animé a suivi ces constats, dont les tenants et les aboutissants seront à lire dans la prochaine édition de Medi-Sphère.

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