C’est un signal faible qui se transforme en bruit de fond persistant. Depuis l’annonce de la loi-cadre en juin dernier par Frank Vandenbroucke, une fracture émotionnelle s’est creusée entre le ministre et une partie du corps médical. Témoignage exclusif d’« Anissa », généraliste active en périphérie bruxelloise, qui envisage de quitter la curatelle pour la médecine esthétique.
La conversation se déroule dans un café, loin de son cabinet. Elle parle bas, pèse ses mots et insiste sur son anonymat1. Appelons-la Anissa.(1) Si elle craint d’être reconnue, ce n’est pas par honte, mais par peur des « répercussions dans ma commune et des contrôles potentiels de l’Inami ». Anissa est un médecin généraliste dévouée, appréciée de sa patientèle, mais elle est à bout.
L’objet de son courroux, et surtout de son désarroi ? La réforme portée par le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke. « Cet homme ne semble pas porter les médecins dans son cœur », lâche-t-elle d’emblée, le regard dur. Dans sa note de politique 2026, le ministre insiste pourtant sur la nécessité de garantir la soutenabilité du système et de renforcer l’accessibilité des soins, en ciblant prioritairement les suppléments d’honoraires et certaines dérives tarifaires. Une ligne que la généraliste ne conteste pas sur le principe, mais qu’elle estime déconnectée de son vécu quotidien. « Je n’arrive pas à comprendre sa démarche. Ses parents étaient médecins, sa fratrie aussi, non ? Il a grandi dans ce milieu, il devrait comprendre la charge mentale, le sacrifice. Au lieu de cela, il cherche à dévaloriser notre profession, méthodiquement. »
La tentation de la fuite
Anissa fait partie de cette frange de praticiens pour qui la vocation ne suffit plus à colmater les brèches du système. Son projet est radical : abandonner la médecine générale pour se tourner vers la médecine esthétique.
Un choix qu’elle n’est pas seule à considérer, comme une porte de sortie dorée loin des contraintes de l’Inami. Si aucune statistique officielle ne documente à ce stade une vague de reconversions vers la médecine esthétique, plusieurs syndicats et collectifs professionnels évoquent un malaise croissant depuis l’annonce de la réforme.
« Je veux partir. Nous ne sommes plus assez considérés pour ce que nous absorbons au quotidien », explique-t-elle. « Si je gagne au lotto, c’est simple, j’arrête mon métier dans la seconde. C’est terrible à dire, mais la flamme s’éteint. Je me renseigne activement pour me former à l’esthétique. Là-bas, au moins, la relation est claire, sans cette épée de Damoclès administrative au-dessus de la tête. »
Ce discours n’est pas isolé. Il revient de plus en plus régulièrement dans les échanges informels avec des praticiens depuis l’annonce de la réforme. Mais il reste rare dans le chef des médecins généralistes. À l’analyse froide des textes, ces derniers sont relativement épargnés par les mesures les plus coercitives de la loi-cadre, qui ciblent davantage les suppléments d’honoraires, notamment. Mais la réaction du terrain n’est pas purement comptable, elle est épidermique.
Le rationnel face à l'émotionnel
Lorsque nous tentons d'objectiver la situation (ou de faire l’avocat du diable, c’est selon), la réponse fuse, chargée d'amertume. Le sentiment d'injustice dépasse le cadre légal. « Cela n’a pas d’importance que le texte nous épargne en théorie. Le mal est fait. C'est l'esprit de la loi qui est toxique », rétorque-t-elle. « On nous parle de chasse aux abus, on nous flique sur la prescription, on nous menace de sanctions, alors que les vrais scandales sont ailleurs. »
Le débat sur les mutuelles, très vivant à l’heure actuelle, hérisse particulièrement la médecin généraliste. « Regardez les mutuelles ! Elles sont assises sur des trésors de guerre, leurs dirigeants touchent des salaires mirobolants, et c'est nous, les soignants, qu'on vient mettre sous pression ? La nomenclature n'évolue pas, mais les exigences explosent. »
Cette perception d'un "deux poids, deux mesures" nourrit un climat de défiance. Anissa avoue se sentir surveillée, presque traquée. « J'ai peur de changer d'orientation, j'ai peur de me tromper, mais j'ai surtout peur de rester et de me faire sanctionner pour une virgule mal placée », confie-t-elle. Elle déplore également un manque criant de cohésion au sein de la corporation : « Il n'y a pas de solidarité en Belgique. Chacun regarde son assiette, tétanisé à l'idée de bouger. »
Communication rompue et péril sur la rétention
Si Frank Vandenbroucke porte la responsabilité politique de ses réformes, il semble aussi payer le prix d'une communication jugée cassante, voire méprisante par la base. Le style du ministre socialiste, souvent pointé du doigt, a créé un terreau fertile pour la désinformation.
« On ne sait plus ce qui est vrai ou faux, mais on s'attend toujours au pire », admet Anissa, qui reconnaît que les réseaux sociaux, où circulent analyses anxiogènes et rumeurs, ont amplifié ses craintes. Mais le résultat est là : le désamour est acté.
Au-delà du cas individuel d'Anissa, c'est la question de la rétention du personnel soignant qui se pose. La Belgique fait face à une pénurie médicale. Si ceux qui sont en place jettent l'éponge, épuisés moralement non par la charge de travail, mais par le climat politique, la situation pourrait devenir intenable.
Les signaux d'alerte s'accumulent pourtant : la grève du 7 juillet dernier en réaction à la loi-cadre, ou encore la percée médiatique fulgurante de l'UBPS. Difficile de dire si Anissa franchira le pas de la médecine générale vers la médecine esthétique. En attendant, d’autres ont déjà franchi ce pas, selon plusieurs témoignages recueillis.
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La rédaction connaît son identité et a pu vérifier son statut de médecin généraliste en activité. Son anonymat est accordé à sa demande.









Derniers commentaires
Ines DERVAUX
20 février 2026Moi je n' attends plus , ce ministre depuis près de 40 ans a tout fait pour détruire la médecine, on dirait une vengeance personnelle ( aurait- il eu vu son grand âge des médecins véreux dans sa famille ????)
En espérant que les Jeunes auront l' occasion de contrecarrer ce personnage !
Jean-Louis MARY
20 février 2026VDB a la dent dure envers les médecins et particulièrement les MG .Il ne faut pas chercher bien loin la pénurie de MG : depuis cinq ans, VDB retire chaque année des missions de la médecine de première ligne pour les confier à la seconde ligne ( exemple la saga des scan lombaires) ou aux para médicaux , pharmaciens, infirmiers, assistants de pratique etc sans parler des contrôles intrusifs et permanents qu’il nous inflige sous menace de ….?
Sans doute règle t il ses comptes avec sa famille , c’est d’une psychanalyse dont il a besoin.
Le seul point sur lequel je lui donne en partie raison est les suppléments d’honoraires; on gagne très correctement sa vie en respectant les honoraires conventionnés en Belgique et certains spécialistes essentiellement pratiquent des honoraires totalement abusifs, d’autre part nous attendons depuis trop longtemps une rénumération revalorisante de l’acte intellectuel versus actes techniques souvent pratiqués de manière excessive par la seconde ligne de soins, la multiplication abusive des examens techniques servant en bonne partie à sauvegarder l’équilibre financier des hôpitaux.
Sonja Doyle
20 février 2026On est combien à se demander comment on va terminer notre carrière ?
Comment on va boucler les fins de mois d'une vie modeste vus Bim et plafonnements en vue ?
Combien à jouer au lotto en espérant une porte de sortie ?
Je n'ai pas étudié la médecine pendant 7 ans, je ne l'ai pas pratiquée non conventionnée depuis plus de 30 ans pensant que je serai acculée à diminuer mes honoraires car la médecine doit être accessible à tout le monde.
Il y a une grande différence entre une médecine accessible et chaque médecin devant être accessible à chaque patient. Je ne suis pas un médecin spécialiste indispensable devant être à la portée de tous et je ne travaille pas dans un désert médical.
Comment notre gouvernement, nos dirigeants, nos mutuelles laissent ce ministre faire bulldozer sur tout ce qui marche, sur tant de carrières construites avec dévouement, formations complémentaires, disponibilité aux patients suivis ?
Mes patients connaissent le service qu'ils reçoivent pour les honoraires demandés et la plupart sont très satisfaits. Ce supplément qui me permet de vivre ne coute rien à l'inami , où est le problème ?
Francois Planchon
20 février 2026Ce personnage n'a aucun scrupules, et est prêt à tout.
Rappels et démonstration :
- en 1991, il découvre qu'il y a 6 millions de fb non comptabilisés dans les caisses du SP, restants des pot de vin de l'affaire Agusta. Il ordonne de les brûler pour faire disparaître cette preuve judiciaire.
L'enquête n'a pas pu déterminer s'ils ont été détruits ou pas...
Suite à cela, il démissionne en 1995, et ne reprendra du service qu'en 1999, après avoir été étudier à Oxford (thèse de doctorat).
- en 7/1988, sans préavis et sans concertation, il diminue en une seule fois de +/- 30% les remboursements des analyses médicales, forçant les petits laboratoires à fermer, ou à se mettre en faillite pour ceux qui étaient en société. Il a ruiné beaucoup de ceux qui étaient en personne physique. La mesure sans préavis a mis le couteau sur la gorge pour ceux qui venaient d'acheter des coûteux appareils d'analyse... et qui devaient assumer les préavis de leur personnel. Le pire est que cette mesure ne rendait rentables que les gros laboratoires à but essentiellement financier, au détriment des vocations de service rendu à la collectivité des plus petits laboratoires.
En conclusion : il ne connaît que la loi du plus fort, et poursuivra ses objectifs quoi qu'il lui en coûte.
Et il cherchera probablement à diviser le corps médical pour y arriver : la concertation étant un moyen pour manipuler, et endormir la méfiance.
Analyse personnelle bien entendu, mais basée sur les faits objectifs rappelés ci-dessus.
Igne PARMENTIER
19 février 2026Un jour , j'ai écrit à Vandenbroucke :" Pourquoi détestez vous les médecins ?"
C'est , effectivement , ce qu'on ressent dans toutes ses interventions , dans son comportement .
Je suppose qu'on a choisi de lui donner ce poste en imaginant qu'il pourrait régler les problèmes de budget .
Impitoyable , indifférent aux remarques , cynique et prétentieux .
Je suppose qu'il imagine qu'en dégoutant les médecins , en les "mettant au pas" il va les soumettre à ses exigences
Détruire la médecine n'arrangera pas les finances !
Et c'est ce qui arrive .
Est ce voulu ? Peut-être que oui .