«Les mutuelles augmentent leur capital en limitant les suppléments et les tickets modérateurs»

Les relations entre les médecins et les mutuelles sont au plus bas. Le professeur Stan Politis, président du GBS, est sans appel dans son analyse: «Les mutuelles disposent de milliards, mais ne les investissent pas dans les soins de santé. Elles fonctionnent de plus en plus comme des compagnies d'assurance qui font des économies sur le dos des médecins et des patients.» La rupture est totale et un nouvel accord semble plus lointain que jamais.

Le professeur Stan Politis constate que « là où il fut un temps question d’une collaboration correcte entre médecins et mutualités, cette relation est aujourd’hui totalement grippée. Ce qui avait commencé comme une collaboration en équilibre s’est transformé en une lutte pour le contrôle, le profit et l’influence ».

La Belgique compte 21 mutualités, regroupées en cinq unions nationales. Elles gèrent l’assurance obligatoire soins de santé et indemnités, financée par un budget administratif annuel octroyé par l’État. En 2025, ce budget dépassait 1,3 milliard d’euros, permettant le fonctionnement d’un système mobilisant près de 16 000 équivalents temps plein.

À côté de cette mission légale, les mutualités opèrent également sur un second terrain, moins transparent : celui des assurances complémentaires, via les sociétés mutualistes d’assurance (SMA).

« Autrefois, les mutualités étaient des acteurs solidaires des soins. Aujourd’hui, ce sont des assureurs dotés d’un double agenda », tranche le professeur Stan Politis. « Ces SMA réalisent chaque année des centaines de millions d’euros de bénéfices sur des produits tels que les assurances hospitalisation et les assurances dentaires. Entre 2020 et 2024, il s’agissait en moyenne de 291 millions d’euros par an, pour un chiffre d’affaires de 1,1 milliard. Ces bénéfices s’ajoutent aux fonds propres, qui dépassent désormais les 2 milliards d’euros. »

Contrairement aux assureurs privés, les mutualités ne paient pas la taxe sur les assurances de 9,25 %, même si elles s’acquittent de la même contribution INAMI de 10 %. « Elles utilisent en outre le personnel et les canaux de communication de l’assurance obligatoire pour vendre des assurances, sans payer d’impôt sur ces bénéfices. Les SMA n’offrent d’ailleurs leurs produits qu’aux membres des mutualités, couvrant des postes comme l’hospitalisation, les soins dentaires et les frais ambulatoires. »

« Et pendant ce temps, nous, médecins, devons expliquer pourquoi une hausse du ticket modérateur serait nécessaire », souligne le professeur Stan Politis. « Alors que ces mêmes mutualités exhibent des milliards de capitaux et ne paient pas la taxe sur les assurances appliquée au secteur privé. »

Selon Stan Politis, les mutualités ont un intérêt financier direct à limiter les suppléments, maintenir les tickets modérateurs bas et garder les soins “bon marché” pour leurs assurés. « Ce qui semble noble au premier abord mine structurellement les revenus des prestataires, surtout lorsque les tarifs ne couvrent plus les coûts. L’idée qu’à la demande de tarifs justifiés corresponde un coût réel, et que ces tarifs doivent au minimum être couvrants, même pour les patients bénéficiant d’une intervention majorée, ne semble préoccuper ni le ministre ni les mutualités », ajoute-t-il.

Les mutualités opèrent aujourd’hui sur plusieurs fronts : en tant qu’exécutants de politiques publiques, assureurs, employeurs, et parfois même co-propriétaires d’institutions de soins, de pharmacies ou de services numériques comme Doktr.

Cette application de vidéoconsultation de Proximus, soutenue par une mutualité, est pour le président du GBS révélatrice du changement de cap. « Ce n’est pas un hasard si les téléconsultations ont été valorisées à zéro », observe-t-il. Les patients qui consultent leur médecin généraliste habituel en vidéo peuvent toujours être remboursés. « Doktr n’est pas un instrument neutre, mais un canal concurrentiel des mutualités elles-mêmes. »

Là où mutualités et médecins structuraient autrefois ensemble la politique de santé, il est désormais surtout question de contrôle, d’économies et de sanctions. Le plan imposé de 150 millions d’euros d’économies sur les soins médicaux a encore accentué les tensions. À cela s’ajoute la non-exécution des pseudocodes pourtant prévus au point 4.1.1.4 de l’accord médico-mutualiste 2024–2025.

« Ces pseudocodes constituaient un engagement fondamental », insiste le professeur Stan Politis. « Le fait qu’ils aient été simplement ignorés montre la faible valeur que les mutualités accordent encore aux accords conclus avec les médecins. » Résultat : une rupture totale de confiance. Les négociations d’un nouvel accord risquent de s’enliser avant même d’avoir réellement commencé.

Pour Stan Politis, le moment est venu de repenser le système en profondeur. « Les milliards accumulés par les SMA via les assurances complémentaires devraient au moins en partie revenir aux soins : en prévention, en soutien à la première ligne, en rémunération correcte des prestations intellectuelles. »

« Si l’accord échoue, la réforme des consultations et prestations assimilées deviendra totalement dénuée de sens. Nous ne pouvons pas continuer à regarder les bénéfices des mutualités grimper pendant que, dans plusieurs disciplines médicales, les budgets s’effondrent. »

Lire aussi :

> Mutuelles : le milliard intouchable ( Dr. Karel Anseeuw )

> Plafonnement des suppléments : un gain potentiel de 100 millions d’euros pour les mutualités

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Derniers commentaires

  • Yves Lefebvre

    19 novembre 2025

    Il ne faut pas nécessairement supprimer les mutuelles, mais scinder leurs différents métiers ( assureurs,propriétaires d’hôpitaux ,de maisons de repos,de pharmacies,dispensateurs de soins …) en des entités juridiques différentes. Et chacune de ces entités serait obligée de rentrer un bilan comptable comme toutes sociétés,
    Fini l’ obscurantisme ,les trésors de guerre et les salaires secrets de leurs dirigeants !

  • Louis Gossing

    18 novembre 2025

    Faudrait que tous les médecins en Belgique arrêtent au même moment la facturation électronique en consultation pendant quelques semaines, juste afin de sensibiliser les patients…les patients qui paieront le prix plein sans intervention de la mutuelle vont peut être commencer à s’y intéresser… Mais il faut que tout le monde s’y mette en même temps! On doit rester solidaire, le temps que la situation politique se stabilise…cela mérite réflexion

  • Sammie Soetaert

    17 novembre 2025

    Fervent défenseur des caisses de secours mutuel (système où les individus s'entraident directement, par opposition à un système géré par l'État), Frédéric Bastait s'est opposé avec force à toute nationalisation de ce système. Il est un des premiers à dénoncer les dérives possibles de la nationalisation des systèmes d'assurance maladie, déclarant, par exemple, dans ses Harmonies économiques (datant des années 1850) :

    « Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu’il s’attribuera. Son premier soin sera de s’emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser et, pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable.
    Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l’institution quand sa caisse sera alimentée par l’impôt ; quand nul, si ce n’est quelque bureaucrate, n’aura intérêt à défendre le fonds commun ; quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser ; quand aura cessé toute surveillance mutuelle et que feindre une maladie ce ne sera autre chose que de jouer un bon tour au gouvernement ? […]
    Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des inspecteurs, on verra des formalités sans nombre s’interposer entre le besoin et le secours. Bref, une admirable institution sera, dès sa naissance, transformée en une branche de police.
    Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu’ils administrent, qu’ils alimentent, et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s’accoutumeront à regarder le secours, en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d’un fonds limité préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la société.
    L’État se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant l’opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissant, et on en reculera le redressement d’année en année, comme c’est l’usage, jusqu’à ce que vienne le jour d’une explosion.
    Mais alors on s’apercevra qu’on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du droit, de la propriété, de la liberté et de la justice . »

  • Alexandre Sarafidis

    17 novembre 2025

    Très belle analyse .

    Je perçois la volonté de partir en grève longue( une semaine ) chez beaucoup de Confrères.

  • Jacques MAIRESSE

    17 novembre 2025

    "voir la paille dans l’œil du voisin et ne pas voir la poutre dans le sien."
    Conflit inutile... il y a beaucoup de médecins honnêtes et beaucoup de médecins malhonnêtes! Et que celui qui n'a jamais fauté jette la première pierre...

  • Catherine LE CLEMENT DE SAINT-MARCQ

    17 novembre 2025

    Et si on supprimait les mutuelles qui sont politisées qu'est ce qui se passerait??

  • Martine STRAUS

    17 novembre 2025

    Wynen le disais déjà ????️

  • Veronique De Blay

    17 novembre 2025

    Les mutuelles sont des intermédiaires non nécessaires qui se remplissent les poches au détriment des soignants.

  • Denis PITOT

    17 novembre 2025

    Enfin, des vrais mots sur des vrais faits!
    Ne nous trompons plus de cible

  • Alain Pierson

    17 novembre 2025

    Où est la vérité ?