Débat GBO-MoDeS et mutuelles : remettre 100.000 malades au travail, “un objectif irréaliste”

Le médecin traitant va devoir intégrer un réflexe qui n'est pas le sien : se prononcer non plus seulement sur un diagnostic, mais sur une capacité de travail restante. C'est l'un des changements de fond assumés par les trois grands mutualistes francophones – Jean-Pascal Labille (Solidaris), Élise Derroitte (Mutualités chrétiennes) et Xavier Brenez (Mutualités libres) – lors d'un débat organisé par le GBO et le MoDeS avec Medi-Sphère et Le Spécialiste. Tous ont prévenu : l'objectif gouvernemental de sortir 100.000 personnes de l'incapacité de longue durée, tel qu'il est posé, ne tient pas.

Face aux questions posées par Pascaline d’Otreppe, vice-présidente du GBO et Arthur Poncelet, président du MoDeS, Xavier Brenez ne s'embarrasse pas de prudence : « Cela m'étonnerait beaucoup qu'on y arrive. Les hypothèses prises sont assez irréalistes. » Le directeur des Mutualités libres rappelle d'abord que la hausse de l'incapacité de longue durée est en grande partie mécanique. La population active vieillit, son âge moyen augmente, et les politiques qui visent à la maintenir au travail plus longtemps – recul des prépensions, des départs anticipés – y déversent des cohortes plus nombreuses et plus âgées. « Il y a quelques années, on avait 7 % de la population active en maladie de longue durée. Aujourd'hui c'est 10 %. Je m'étonne que certains s'en étonnent : c'est mécanique, ce sont des maths. »

Jean-Pascal Labille prolonge le raisonnement par une image : « C'est comme si on nous demandait de vider une baignoire avec une cuillère, alors que le robinet coule à flots. » Le secrétaire général de Solidaris chiffre le flux entrant : 350.000 personnes arriveront d'ici 2029 en fin de carrière sans possibilité de départ anticipé. Et il pointe la source : « Tant qu'on ne s'attaque pas à la racine du mal – la détérioration des conditions de travail, la flexibilisation à outrance, le travail de nuit, l'allongement de la carrière –, ce problème sera très compliqué à résoudre. » Plus des trois quarts des 575.000 malades de longue durée, souligne-t-il, viennent de secteurs « qui produisent du mal-être au travail » : la santé, l'Horeca, la construction, le nettoyage. « J'ai reçu dans mon bureau deux personnes du nettoyage, 40 ans, le dos broyé. Quel métier va-t-on pouvoir leur faire faire ? »

Ce que les mutuelles mettent en place

Côté assurance, l'effort se concentre là où il pèse le plus : la première année. « L'enjeu, c'est surtout là », explique Xavier Brenez. « C'est éviter que des personnes basculent en maladie de longue durée. » Trois moments de contact obligatoires existent désormais en incapacité primaire, et un dispositif analogue, à fréquence renforcée, est en préparation pour les malades de longue durée. Le contact n'est pas qu'un contrôle, insiste-t-il : il s'agit d'évaluer les capacités restantes et de voir comment les mobiliser dans un travail adapté, chez l'employeur ou via une réorientation.

Élise Derroitte recadre la mission du médecin-conseil : « Son travail n'est pas de refaire le diagnostic du généraliste, mais d'évaluer la capacité de la personne à exercer son emploi. » Ce qui explique, ajoute la vice-présidente des Mutualités chrétiennes, qu'une personne puisse être jugée inapte à son métier tout en étant autorisée à une autre activité. Elle insiste aussi sur la prévention : « Il y a des entreprises qui ne savent pas adapter le travail, d'autres qui ne le veulent pas. Tant qu'on ne s'y attaque pas, le flux entrant restera plus grand que le flux sortant. »

Reste la pénurie : 232 médecins-conseils pour l'ensemble des mutualités, une profession elle aussi sous tension de recrutement. Et un système conçu pour un autre temps. « Le pire, ce sont les mots », relève Xavier Brenez. « À partir d'un an, vous êtes invalide. On est donc en train de dire à un invalide qu'il doit retravailler. » Le système reste binaire – capable ou incapable –, alors qu'on demande désormais aux médecins de raisonner en gradations.

Le point de vigilance pour les médecins

Le financement des mutuelles indexé sur le nombre de remises au travail n'a échappé à personne. Jean-Pascal Labille l'admet : « C'est l'effet pervers de ce qu'on nous met sur la table : un financement sur la base du nombre de malades qu'on remet au travail. Nous devons y être particulièrement attentifs, et nous veillerons à ce que l'approche reste la plus humaine possible. » Sa ligne : pas de retour à tout prix. « Qu'a-t-on gagné si la personne retourne au travail et rechute peu après ? Rien, au contraire. »

La plateforme Trio, censée faire dialoguer médecin traitant, médecin du travail et médecin-conseil, est saluée dans son principe mais jugée prématurée. « Cet échange de données n'est pas mûr », tranche Xavier Brenez. « La plateforme est dans ses balbutiements. » Le message des trois mutualistes au corps médical est finalement convergent : la réforme avancera, mais elle reposera sur le médecin traitant sans lui en donner encore les moyens.

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Un article complémentaire reviendra, dans nos éditions papier, sur les autres sujets abordés : pluralisme et concurrence entre mutuelles, contrôle des prestataires et « trésor de guerre » des organismes assureurs.

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Derniers commentaires

  • Sandrine Ruppol

    04 juin 2026

    Bonjour, l'Association Professionnelle Belge des Médecin du Travail (APBMT) serait vraiment intéressée de se joindre à ce type de débats. Notre connaissance des entreprises et des postes de travail est un élément essentiel que nous souhaitons apporter dans les échanges et ainsi renforcer notre TRIO et plaider d'une même voix. Je ne pourrai pas écouter en direct le débat de ce soir. Que tout se passe bien, Sandrine Ruppol, vice-présidente, pour la section francophone de l'APBMT.