« Les soins de demain sont encore construits sur un ancien modèle de généraliste » (Dr. A. Van den Kieboom)

Le métier de médecin généraliste a profondément évolué au cours des dernières décennies, mais le cadre de référence à partir duquel on l’évalue est resté largement inchangé. Les cabinets sont devenus plus complexes, la demande de soins s’est accrue et les attentes des patients ont augmenté. Pourtant, le débat sur la charge de travail et la pénurie de généralistes continue souvent de partir d’une image qui ne correspond plus à la réalité actuelle. Le Dr Arnout Van den Kieboom appelle à un débat ouvert au sein de la profession.

La numérisation, une organisation plus efficace des cabinets et les premières applications de l’intelligence artificielle ont profondément transformé la pratique de la médecine générale ces dernières années. Pourtant, ce gain d’efficacité ne se traduit pas par une diminution de la charge de travail. « Le médecin généraliste d’aujourd’hui travaille plus efficacement que jamais, mais le travail n’est jamais vraiment “terminé”. Ce qui peut aller plus vite devient immédiatement la nouvelle norme », écrit le Dr Arnout Van den Kieboom (Cartel) dans une publication sur les réseaux sociaux.

Dans un contexte de pénurie de médecins généralistes, ces gains d’efficacité débouchent rarement sur davantage de marge. La capacité supplémentaire sert le plus souvent à absorber davantage de demandes de soins : plus de consultations, plus de suivi et davantage de messages entre deux rendez-vous. La pression se déplace aussi vers les extrémités de la journée, lorsque les dernières consultations et tâches administratives sont encore traitées. « L’efficacité ne réduit pas la charge de travail, elle relève la norme. »

Les attentes de la « génération Coolblue »

Les évolutions sociétales jouent également un rôle. Dans une société où la rapidité et le service immédiat sont devenus la norme, les attentes vis-à-vis des soins changent elles aussi. Le Dr Arnout Van den Kieboom parle à ce propos de la « génération Coolblue », une culture dans laquelle l’attente est de moins en moins acceptée.

Les patients attendent des réponses rapides, des explications immédiates et souvent aussi la possibilité d’aborder plusieurs plaintes lors d’une même consultation. Cette attente est compréhensible, mais elle se heurte parfois à la réalité du raisonnement médical. « La médecine ne fonctionne pas au rythme d’une boutique en ligne. Le raisonnement clinique a besoin de temps. »

Dans le même temps, la frontière entre urgence médicale et urgence ressentie tend à s’estomper. Une plainte peut paraître très urgente pour un patient sans qu’il s’agisse pour autant d’un problème aigu. Dans un système caractérisé par un accès relativement facile et un afflux important de demandes, de plus en plus de problèmes sont considérés comme prioritaires dans l’agenda. « Aujourd’hui, tout doit aller vite. Tout semble prioritaire. »

Une profession profondément transformée

Au-delà des attentes de la société, la profession elle-même a évolué. Le médecin généraliste d’aujourd’hui n’est plus seulement un prestataire de soins, mais aussi un employeur, un chef d’équipe, un organisateur et un utilisateur d’outils informatiques.

La gestion du cabinet est devenue une composante structurelle du métier, y compris pour les médecins travaillant seuls. Certains modèles de financement reconnaissent cette complexité organisationnelle, mais l’évolution globale du rôle n’a jamais été clairement explicitée. « Nous avons continué à nous comparer à l’image du médecin généraliste d’il y a trente ans. »

Dans les discussions sur la charge de travail et la pénurie de généralistes, le débat prend dès lors souvent une dimension générationnelle. Les jeunes médecins seraient moins enclins à travailler beaucoup ou poseraient plus rapidement des limites. Ce reproche revient pourtant régulièrement d’une génération à l’autre, alors même que le contexte professionnel a profondément changé.

Autrefois, les généralistes étaient souvent considérés comme travaillant seuls. En réalité, le cabinet reposait fréquemment sur deux personnes : le médecin et un partenaire qui participait au téléphone, à la planification, à l’administration ou à la comptabilité. Ce soutien informel a largement disparu. « Nous comparons les heures de travail, mais nous oublions le contexte dans lequel ces heures étaient prestées. »

Des débuts de carrière différents

Le début de carrière a lui aussi changé. Là où les jeunes généralistes constituaient progressivement leur patientèle, ils commencent aujourd’hui souvent avec un agenda déjà rempli. Cela coïncide avec une période de vie où beaucoup cherchent un logement, fondent une famille et élèvent de jeunes enfants. Fixer des limites dans ce contexte ne traduit pas un manque d’engagement. « Cela augmente au contraire les chances de pouvoir exercer ce métier sur le long terme. »

Dans le même temps, la question du burn-out fait l’objet d’une attention croissante au sein de la profession, alors que la capacité à poser des limites reste parfois perçue comme problématique.

L’essor de l’intelligence artificielle pourrait encore modifier certains équilibres. Des outils capables d’aider au triage ou de résumer les consultations peuvent rendre le travail plus efficace. Mais cette efficacité a aussi son revers. « La technologie rend la production extensible. Et cette extensibilité augmente les attentes. »

Lorsque les processus deviennent plus rapides, la question se pose rapidement de savoir pourquoi il ne serait pas possible d’aider encore davantage de patients. L’accès aux soins est continuellement optimisé, alors que la question de ce qui reste durablement faisable pour un seul médecin généraliste est rarement discutée explicitement.

Redéfinir la profession

L’évolution du métier soulève des questions plus larges sur l’organisation des soins de première ligne. Combien de consultations sont soutenables à long terme ? Comment préserver la distinction entre les demandes de soins aiguës et non aiguës ? Et comment expliquer clairement aux patients ce qu’un cabinet de médecine générale peut, ou non, prendre en charge ?

Se pose également la question des tâches organisationnelles qui font structurellement partie du métier et de celles qui devraient bénéficier d’une reconnaissance et d’un financement distincts.

Le secteur de la médecine générale a déjà démontré par le passé sa capacité à agir collectivement lorsque cela s’avérait nécessaire. Il est peut-être temps d’utiliser cette même cohésion pour redéfinir la profession elle-même. « Un médecin généraliste qui protège ses limites ne protège pas seulement lui-même, mais aussi les soins qu’il apporte à ses patients. »

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Derniers commentaires

  • Christel BERTRAND

    10 mars 2026

    tres bon résumé de notre situation. Merci bcp à vous