Publié au Moniteur début février, le nouvel accord médico-mutuelliste place les prestataires de soins face à un choix individuel crucial d’ici le 12 mars: adhérer (se conventionner) ou rejeter le texte. Lors d’un webinaire de décryptage organisé par l’Absym-Bruxelles, les Drs Jacques de Toeuf et Gilbert Bejjani ont analysé les conséquences de cette décision. Bilan: un accord qui protège temporairement le système face aux offensives politiques, mais une réalité mathématique qui pourrait pousser certains médecins vers le déconventionnement.
Le contexte politique a pesé lourdement sur les négociations de l’accord. Dans ce contexte, Gilbert Bejjani et Jacques de Toeuf estiment qu’un rejet massif de l’accord fragiliserait la position du corps médical face au projet de loi cadre en discussion. Selon eux, l’adhésion permettrait surtout de préserver, pour deux ans, un cadre réglementaire stabilisé. «Le gouvernement s’engage à ne plus rien toucher pendant deux ans», résume le Dr Jacques de Toeuf.
À l’inverse, si le taux d’adhésion des médecins s’avérait insuffisant, l’accord tomberait. Le gouvernement reprendrait alors la main pour imposer ses propres règles et tarifs. «S’il n’y a pas assez de gens qui signent l’accord, le gouvernement reprend la main et peut aller jusqu’à imposer des honoraires à tout le monde», prévient-il.
Sur le plan budgétaire, le maintien d’une indexation linéaire de 2,72 % pour tous constitue un pare-feu essentiel. Cette indexation globale, historiquement parfois ventilée de manière sélective, a cette fois été préservée intégralement. Elle permet d’amortir les 62,2 millions d’euros d’économies actées en 2025 ainsi que les 150 millions exigés pour 2026.
Pour le Dr Gilbert Bejjani, cet index agit comme une compensation directe dans certains cas: «Nous avons perdu une trentaine d’euros sur l’anesthésie des cataractes, mais l’indexation globale des honoraires compense cette perte.»
D’autres incitants à l’adhésion viennent étoffer le texte, comme le financement réintroduit de la téléconsultation et la garantie que le développement de la revalidation pulmonaire ne se fera plus au détriment des honoraires médicaux.
Nomenclature et transparence: opportunités et tensions hospitalières
Le chantier de fond reste la refonte de la nomenclature. Une ligne rouge a été sécurisée: l’interdiction formelle pour les hôpitaux d’exercer le moindre prélèvement sur la «partie professionnelle» (l’honoraire pur) de la future tarification.
Mais sur le terrain, la réalité est plus nuancée. Le Dr Bejjani s’inquiète de certaines pratiques internes: «Nous nous battons pour maintenir l’index, et, dans certains hôpitaux, il est ensuite capté pour soutenir le fonctionnement de l’institution.» Il y voit une forme de recapitalisation indirecte via les rétrocessions.
Concernant les pseudo-codes de transparence, obligatoires depuis septembre 2025 pour les praticiens disposant d’un logiciel de facturation, leur objectif est de distinguer clairement les prestations remboursables, non remboursables, suppléments et frais spécifiques.
Les intervenants reconnaissent que ces outils ont été sous-utilisés. «Nous ne les avons pas exploités comme nous aurions dû», admet le président de l’Absym-Bruxelles. Il regrette notamment que les catégories 2 et 3 (prestations non remboursables pour raisons réglementaires ou hors nomenclature) soient restées marginales.
La catégorie 4, qui concerne les coûts non couverts par l’honoraire Inami, reste plus délicate. Elle pourrait constituer à l’avenir un levier pour facturer légalement certains frais spécifiques, mais son cadre doit encore être précisé par le Conseil technique médical. Le calendrier reste incertain.
Représentativité et illusion du conventionnement partiel
Dans ce climat de tension, des voix dissonantes se font entendre en dehors des instances officielles. Récemment, l’Union belge des prestataires de soins (UBPS) a appelé les médecins à la prudence, les incitant à maintenir leur position de non-conventionnement ou à opter pour un conventionnement partiel au nom d'une «cohésion» et d'une «position responsable et collective».
Une posture qui fait réagir le Dr Bejjani: «Cet appel émane d’une structure qui ne dispose pas de la représentativité légale au niveau de la concertation.» Il invite d'ailleurs ces praticiens à rejoindre les syndicats existants, comme l’Union des médecins, s'ils souhaitent peser sur les négociations. «Sans s’affilier à un syndicat, leur appel ne va pas nécessairement renforcer la position des médecins dans la concertation sociale», recadre-t-il, en rappelant qu’il a tendu la main à l’UBPS.
Sur le plan stratégique, la voie du conventionnement partiel est perçue comme contre-productive par l’Absym-Bruxelles. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: au sein du syndicat, seuls 7 % des médecins font ce choix. «Dans notre réflexion en interne, le conventionnement partiel fragilise même le conventionnement», analyse le Dr Bejjani. Plutôt que ce statut hybride, il défend une approche plus pragmatique: opter pour un conventionnement classique, mais s'appuyer sur le mécanisme des exigences particulières du patient (par exemple, des consultations demandées expressément après 18h) pour facturer légalement des suppléments en dehors du cadre de base.
Le dilemme du conventionnement: la fracture de l’ambulatoire
C’est sur la question des suppléments que se joue le véritable clivage de l’adhésion.
L’accord repousse la menace d’un plafonnement direct dicté par le gouvernement. La version initiale de la loi cadre prévoyait 25 % maximum en ambulatoire et 125 % en hospitalier. Ces pourcentages ont disparu du texte actuel, mais la responsabilité de formuler une limitation revient désormais à la médico-mut, avec échéance au 31 juillet 2027.
«Nous allons devoir faire un exercice d’auto-flagellation», admet le Dr Bejjani, en référence à la nécessité pour la profession de définir elle-même un plafonnement des suppléments.
Mais pour certains médecins, le calcul d’ici le 12 mars est purement mathématique. L’interdiction stricte de facturer des suppléments aux patients bénéficiaires de l’intervention majorée (BIM) bouleverse l’équilibre financier de l’ambulatoire.
«La principale raison de ne pas signer l’accord concerne les prestataires fortement exposés à l’ambulatoire et à une patientèle majoritairement BIM», analyse le Dr Bejjani. Le Dr de Toeuf va plus loin: «Dans ces cas-là, le déconventionnement peut devenir une option rationnelle, avec un ajustement des suppléments là où ils sont encore autorisés.»
Pour un médecin dont 70 % de la patientèle bénéficie du statut BIM, l’équation peut devenir intenable. En l’état actuel du cadre légal, aucun supplément n’est autorisé pour ces patients, y compris via les pseudo-codes.









Derniers commentaires
Sammie SOETAERT
21 février 2026Cher confrère Gueben. Qui représentez-vous ? Les médecins généralistes en cabinet ? Travaillez-vous encore en partie aux urgences de la clinique CHC d'Heusy ? D'où proviendrait votre légitimité ? Quelle est la situation socio-économique dans la région de Verviers ? Combien d'habitants de la vallée de la Vesdre souffrent encore des conséquences des inondations de 2021 ?
Robin GUEBEN
20 février 2026Aux jeunes et aux moins jeunes :
- vous avez apprécié ces 2 années de convention précédentes avec le ministre et ses tentatives de prendre la main et de garder le pouvoir pour toujours ancré dans la loi, votez oui à la convention. Vous deviendrez au final des notaires des soins de santé, mais avec un salaire de petit fonctionnaire, les mutualistes seront vos contrôleurs et si vous vous rebellez, ils vous vireront pour une erreur administrative qu'ils appelleront "fraude".
- vous voulez être apprécié à votre juste valeur, que la méritocratie du risque et de la responsabilité fasse son oeuvre, vous comprenez les manoeuvres politiques du ministre pour un autocratie sur l'économie du secteur intermédiaire de santé et voulez renverser la situation : votez NON à la convention MM 2026-2027. Vous verrez alors des médecins économistes émerger et non plus les mêmes suiveurs incapables de négocier, un système qui récompensera plus le risque et qui sanctionnera (par les patients) plus les planqués et les paresseux. Vous serez plus épanouis économiquement et au travail car les principes comme offre/demande pourront de nouveau fonctionner comme normalement.
Robin GUEBEN
20 février 2026C'est encore mieux, le ministre ne va pas risquer de voir une guerre de nerfs avec le secteur privé entré en grèves et s'effondrer le secteur hospitalier sur une banqueroute des suppléments d'honoraires et d'une surcharge du non-vital dans le vital notamment les urgences. Soit il renégociera un meilleur accord que ses chantages, soit il y aura une relation État-médecins identique à celle État-dentistes : exécrable et remplie de coups bas de la part des deux camps. Si via l'article 50, le ministre mise le jackpot sur la souffrance du secteur privé, il se met directement des bâtons dans les roues dans le secteur public et se dirige in fine vers un système de santé multi-assurantiel à l'américaine.
Alors : chiche.
Jacques De Toeuf
19 février 2026Au Dr Gueben:
Vous vous trompez et pas conséuent induisez le lecteur en erreur.
Je me réfère à l'article 50 § 11 de la loi AMI. En absence d'un accord médicomutualiste (pas d'accord négocié ou accord rejeté par les médecins individuels à + de 40 %) , le ministre peut : fixer des tarifs maximums d'honoraires, applicables à certaines régions ou tou le pays/certaines ou toutes les prestations/groupes de bénéficiaires, exonérer de cette mesure les médecins qui n'avaient pas envoyé leur refus de l'accord. Notez que le tarif maximum peut être inférieur à celui de l'accord rejeté. En plus, la loi de "redressement économique " de 1961 est toujours en vigueur permet au gouvernement d'imposer un tarif pour toutes les prestations de tous les prestataires en cas de péril grave. Donc, en cas de rejet de l'accord (plus de 40 % de non), celui qui avait refusé de signer n'est aucunement protégé, dans l'état actuel de la législation.
Robin GUEBEN
19 février 2026Je rappelle aussi que le système de tiers-payant est philosophiquement contraire au Serment d'Hippocrate et que l'interdiction de facturation des patients BIM (paiement obligatoirement en tiers-payant) est techniquement contraire à la loi de liberté d'exercice libéral qui est une loi antérieure à la loi de l'interdiction.
Après, un médecin a la patientèle qu'il mérite : je n'ai aucun patient BIM dans ma pratique privée.
Robin GUEBEN
19 février 2026Je rappelle que Dr Gilbert Bejjani appelait à voter PS en 2024 et par extension son frère jumeau flamand Vooruit le parti de Vandenbroucke. Il est aussi ami avec un mutualiste célèbre de Solidaris comme en attestent de multiples captures d'écran de son compte Twitter et LinkedIn.
Si le taux de convention est insuffisant, l'accord est cassé et le ministère devient autoritaire à 100%, c'est vrai. Mais techniquement c'est uniquement sur la partie remboursable, le ticket modérateur des déconventionnés restant libres. Une cassure de l'accord n'aurait d'impact que sur le secteur public et les médecins conventionnés et je parle en conséquence de cause puisque je suis déconventionné libéral et que l'accord n'a aucun impact sur mes rémunérations.
Je précise que c'est précisément la raison pour laquelle Vandenbroucke a créé la loi-cadre et la volonté de contraindre les tarifs et donc des suppléments d'honoraires des médecins déconventionnés sur lesquels il n'a pas de prise. Le ministre Vandenbroucke sait pertinemment qu'à situation actuelle, si l'accord tombe, les médecins libéraux s'en contrefichent et vivent leur vie professionnelle comme ils l'entendent.