Antirétroviraux déremboursés: «Des patients sautent déjà des mois de traitement»

Auditionnée le 19 mai 2026 par la commission Santé de la Chambre, qui se penche sur le prix des médicaments, la Pre Charlotte Martin, cheffe du service des maladies infectieuses du CHU Saint-Pierre (ULB), a chiffré l'impact clinique du ticket modérateur introduit cette année sur les médicaments à caractère vital. La mesure, qui fait payer 1 à 2 euros par boîte sur des traitements jusqu'ici gratuits, permettrait d'économiser moins de 500.000 euros par an sur les seuls antirétroviraux en Belgique, pour un risque sur la continuité des soins que la spécialiste documente déjà sur le terrain.

Le CHU Saint-Pierre est le plus grand centre de référence pour le VIH en Belgique et suit plus de 4.000 patients de façon régulière. « J'ai déjà malheureusement quelques patients qui ont dû sauter des mois de traitement depuis la mise en place de cette mesure », explique la Pre Charlotte Martin, qui accompagne environ 500 patients vivant avec le VIH. « Cela peut mettre en danger l'efficacité future de ces traitements. » L'enjeu n'est pas seulement individuel : c'est le principe « indétectable = intransmissible » qui se fissure dès qu'une fraction des patients décroche. La Belgique enregistre désormais 1,8 nouveau diagnostic par jour en moyenne et voit ses nouvelles infections repartir, « essentiellement chez les hommes belges », hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes mais aussi hétérosexuels. Charlotte Martin rappelle que « le traitement universel sera la solution pour arrêter cette épidémie » et que l’Organisation mondiale de la santérecommande la gratuité du traitement, « actée dans l'immense majorité des pays ».

Une cohorte vieillissante et polymédiquée

Le VIH a basculé du côté des pathologies chroniques, et avec lui le profil clinique de la cohorte. « En Belgique, on a maintenant 52 % de nos patients vivant avec le VIH qui ont plus de 50 ans », rappelle l'infectiologue. La polymédication suit. Les inhibiteurs de l'intégrase (INSTI), classe d'antirétroviraux la plus utilisée aujourd'hui, ont « malheureusement un effet diabétogène ». Conséquence : « En traitant nos patients, en leur sauvant la vie, avec nos médicaments antirétroviraux, on provoque, chez une partie de nos patients, du diabète. » Les antidiabétiques oraux, désormais partiellement à charge du patient, viennent s'ajouter à la facture mensuelle.

Le volet cardiovasculaire achève le tableau. Une étude parue dans le New England Journal of Medicine en 2023 a montré, « même quand on avait un faible ou modéré risque cardiovasculaire », une « diminution de 35 % du risque d'événement cardiovasculaire majeur » sous statine chez les patients vivant avec le VIH. « L'immense majorité de nos patients de plus de 40 ans vivant avec le VIH sont maintenant sous statines », précise Charlotte Martin. Le déremboursement partiel touche donc à la fois l'antirétroviral et la statine, ce qui multiplie les boîtes à 1 ou 2 euros que le patient doit assumer chaque mois.

Le calcul ne tient pas

L'argument économique est ce que la Pre Martin conteste avec le plus de vigueur. « J'ai fait un rapide calcul pour voir un petit peu ce que ça allait donner comme économie, de dérembourser juste les antirétroviraux pour le VIH en Belgique, et on est à une économie de moins de 500.000 euros », a-t-elle déclaré devant la commission. La mesure a, selon elle, été prise « sans aucune concertation avec le terrain ».

L’addition globale n’est guère plus convaincante aux yeux de la gauche radicale. La députée Natalie Eggermont (PVDA-PTB), elle-même médecin urgentiste, a rappelé un chiffrage qu’elle attribue à Francis Arickx, directeur de la politique pharmaceutique à l’INAMI : la totalité des recettes attendues du déremboursement partiel des hypolipémiants, IPP, antirétroviraux et antituberculeux avoisinerait 80 millions d’euros par an, « soit moins de 14 jours de traitements anticancéreux dont on n’est pas sûr qu’ils vont fonctionner ». Les cardiologues, rappelle-t-elle, ont déjà signé une carte blanche évoquant le risque d’infarctus supplémentaires en cas d’abandon des statines.

Un signal clinique à documenter

Les ruptures d'observance que décrit la Pre Martin ne sont, à ce stade, qu'un retour de terrain. Mais elles dessinent un faisceau de signaux à documenter dans le suivi de ces patients chroniques : régularité du renouvellement, arrêt silencieux des co-médications cardiométaboliques, décompensation tensionnelle, glycémique ou lipidique pouvant signer un décrochage non déclaré. Charlotte Martin rappelle que ces patients cumulent souvent les vulnérabilités psychosociales et qu'un ou deux euros par boîte ne s'évaluent pas de la même manière selon les revenus. Une carte blanche signée par des médecins prenant en charge le VIH a été transmise à la commission.

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Derniers commentaires

  • Francois Planchon

    21 mai 2026

    SVP, peut-on chiffre l'impact mensuel sur le budget moyen d'un patient ?
    Nous devrions quitter l'émotif pour être pragmatique...
    Quand on voit les sommes consacrées à des abonnements de smartphones, à des abonnements internet et de télévision, à de la consommation de tabac, il faudrait arrêter de critiquer une participation plus grande à la santé individuelle qui est quand même prioritaire !
    Par ailleurs, il faut peut-être rappeler que la sécu est une assurance, et que des comportements délibérément à risques, comme des partenaires multiples sans protection, surtout dans des milieux ou cela semble être la norme, aggravent la charge de la collectivité au-delà de ce qu'on peut attendre d'une assurance collective !
    Si demain je joue avec des matières combustibles et des allumettes, jamais ma Cie d'asurance n'interviendra en cas de sinistre...
    D'accord pour être plus tolérant en matière de santé, mais ne faudrait-il pas quand même mettre des limites raisonnables, au lieu de payer sans poser de questions ?
    Qui aura le courage d'aborder cette problématique avec humanité, mais fermeté ?